| Le système de santé du Québec manque d'argent. Et certains Québécois en ont tout plein. Comment les convaincre de nous le donner ? En leur offrant des services plus rapides, propose l'ADQ ! Ainsi, les hôpitaux auront plus de fonds, les files d'attentes seront plus courtes, et tout le monde sera soigné plus vite. Autant voir l'argent de nos riches aboutir dans les coffres de nos hôpitaux plutôt que dans ceux des USA ! Mais alors tout le monde n'ira pas à la même vitesse. Serait-ce juste ? John Rawls propose de n'accepter les inégalités que si elles sont profitables à tous. Ici, ce serait le cas. Tous seraient soignés plus vite. |
Évidemment, la possibilité pour les riches de se payer des soins plus rapides ne devrait pas leur donner le droit, la légitimité, ou même seulement l'envie de cesser de payer leur part pour les services offerts gratuitement à toute la population, qui risqueraient de ralentir en proportion. Car alors il y aurait des perdants lors de l'admission de cette nouvelle inégalité.
Mais sur ce point, on s'avance en terrain tout à fait théorique car en fait, les riches n'ont absolument pas besoin de ça pour sentir l'envie, la légitimité, et même le droit de cesser de payer pour construire le bien commun. Tous les abris et toutes les évasions fiscales perçues comme presque acceptables en font foi. Du Ministre fédéral des finances qui immatricule ses bateaux outre-mer pour contourner notre fisc à la jeune mère qui fait des ménages au noir, en passant par le consommateur qui évite les taxes en payant comptant, tous semblent considérer qu'ils ont le droit de cesser de payer toute leur part pour construire nos institutions et services publics. Et chez les entrepreneurs, l'importance accordée aux fiscalistes rend le phénomène encore plus manifeste.
Et ce phénomène n'a rien de surprenant, car à force de nous promettre coûte que coûte des baisses d'impôts, les politiciens ont presque fait oublier à tout le monde le sens de la construction du bien commun sur la base des contributions de chacun. Comment continuer de croire que les impôts doivent être scrupuleusement payés alors que presque tous les politiciens, en période électorale, nous répètent qu'ils sont trop hauts ?
Et maintenant les hôpitaux manquent d'argent.
Mais au fait, est-ce bien la faute des politiciens si tout le monde veut fuir l'impôt et la construction du bien commun ? N'est-ce pas plutôt la faute de la population si nos politiciens gagnent nos votes en nous servant si souvent les mêmes vieilles rengaines irresponsables ? Probablement un peu des deux…
Dans un contexte pareil, comment se surprendre qu'il faille offrir des services un peu plus rapides pour réussir à convaincre nos riches de donner un peu plus de leur argent aux hôpitaux ? En l'absence d'une réflexion claire, responsable et partagée sur la construction démocratique du bien commun, c'est le genre d'expédient auquel il faudra probablement se résoudre.
François Privé Professeur de philosophie |