Manchettes RSS (?)



Le paradoxe de la crise alimentaire

Dans cet article, Sylvain Charlebois explique pourquoi l’augmentation des prix des produits alimentaires n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle.
2008-06-27 09:02 - Commentaire d'opinion

-  / LBR.ca / - L’augmentation des prix des produits alimentaires préoccupe l’ensemble des consommateurs sur le globe. En Ukraine, les prix ont augmenté de 32% depuis l’an dernier, en Égypte, 26%, et en Chine, 20%. Plus près de chez nous, les consommateurs mexicains ont vu leur facture d’épicerie augmenter de 6,5% depuis un an. Les Américains quant à eux doivent débourser environ 5% plus d’argent pour les mêmes produits alimentaires. Tandis qu’au Canada, la hausse n’est que de 2,2%. Tout compte fait, la situation en Amérique du Nord n’est pas si catastrophique que cela.

Les fabricants et les distributeurs alimentaires au sein des pays développés ont des difficultés à transférer les impacts de la hausse des coûts d’énergie et des matières premières aux consommateurs. Outre les prix des produits dans les magasins spécialisés ou dans les restaurants, les prix que l’on retrouve dans les magasins à grande surface demeurent relativement stables, même si plusieurs des ces compagnies révisent leurs prévisions de profit à la baisse. Pourquoi maintiennent-ils des prix aussi bas malgré la hausse des coûts? La majorité des distributeurs prétendent intuitivement qu’ils gèrent une demande élastique, que les consommateurs sont relativement sensibles à un changement de prix des produits alimentaires. N’empêche que, tôt ou tard, les consommateurs devront s’acclimater à une nouvelle réalité : les prix au détail en alimentation augmenteront. La décision récente de Dow Chemical d’augmenter les prix de ses produits de 25% peut potentiellement devenir le véritable coup de barre pour l’industrie agroalimentaire d’ici un an.

En soi, l’augmentation des prix des produits alimentaires n’est pas nécessairement une mauvaise nouvelle. D’ailleurs, l’augmentation des prix des produits alimentaires au sein des pays développés nous amènent tranquillement vers un scénario souhaitable voire même essentiel pour l’ensemble des consommateurs à travers le monde.

À priori, de souhaiter des prix élevés en alimentation semble paradoxal. Vrai. Mais en regardant les forces économiques habituelles qui influent sur l’agriculture mondiale, un tel scénario peut vraisemblablement se produire d’ici 2030, si les prix des grains se maintiennent à un niveau élevé.

D’abord, l’Organisation des Nations Unis pour l’Alimentation et l’Agriculture lançait un véritable cri d’alarme lors du sommet sur la crise alimentaire à Rome en mai dernier. D’emblée, pour régler la crise alimentaire, l’organisation estime que le monde doit produire plus de grains, surtout les pays en voie de développement. Avec l’augmentation des prix des commodités sur les marchés mondiaux, la production de grains est assurément à la hausse puisque les producteurs sont motivés de produire plus. Pour se faire, ces mêmes agriculteurs acquièrent des fertilisants et de la machinerie de haute performance afin d’augmenter leur capacité de production. Or, c’est un luxe que seul les agriculteurs des pays riches peuvent se payer. Les agriculteurs qui oeuvrent dans les pays en voie de développement agonisent et peinent à se nourrir eux-mêmes.

Depuis peu, tout comme les denrées agroalimentaires, le prix des fertilisants ont aussi augmenté de façon fulgurante. Prenons comme exemple la potasse, un élément fertilisant essentiel pour l’agriculture. Le prix d’une tonne de potasse en mai 2007 était de 183 US$. Maintenant, le prix oscille autour de 525 US$ et on estime que ce prix pourrait dépasser le seuil de 800 US$ d’ici la fin de 2008. Certes, cette hausse s’explique en partie par la demande accentuée dans les régions de l’Asie Pacifique et de l’Europe puisque les agriculteurs de ces régions désirent accroître leur niveau de productivité. Par contre, le manque d’approvisionnement de potasse est le véritable responsable de cette hausse vertigineuse. En effet, le prix de la potasse s’est maintenu à un niveau relativement bas depuis plusieurs années. Or, la dernière mine de potasse à avoir vu le jour dans le monde entier date de 1983. Maintenant, plusieurs compagnies annoncent des investissements de plusieurs milliards de dollars afin de démarrer de nouvelles exploitations. Une seule mine de potasse peut coûter entre 2 à 3 milliards US$ à démarrer.

L’augmentation d’approvisionnement en fertilisant aura pour effet d'augmenter la production de grains et de baisser les prix sur les marchés. Les fertilisants seront plus abordables que jamais et les pays en voie de développement auront alors accès à des produits qui leur permettront d’améliorer leurs situations économique et agricole. Dans des pays comme la Malaisie par exemple, pour chaque dollar investit en fertilisant, l’agriculteur moyen devrait recevoir 7$ en recettes à la fin de la saison. Avec un investissement adéquat en infrastructure et en fertilisant, le Kazakhstan, la Russie et l’Ukraine ont 32 millions d’acre de terres agricoles à offrir au monde.

Pour en rajouter, une importante agence de mise en marché de fertilisant annonçait récemment d'importants investissements qui lui permettront d'augmenter ses exportations et de diminuer ses coût de transports. Ces investissements doubleront ses installations portuaires en Colombie-Britannique pour développer le marché de l’Asie Pacifique.

L’arrivée de ces investissements se conjuguent avec l’augmentation des prix des denrées alimentaires. Par contre, il va falloir être patient. Dans le cas de la potasse, il faut entre 5 à 7 ans avant d’extraire quoi que ce soit. Pour les installations portuaires en Colombie-Britannique, les travaux devraient être complétés en 2012. Il est donc impossible de souhaiter un équilibre économique entre les deux hémisphères avant 2020, au minimum.

Bref, la création de richesse dans les pays en voie de développement passe par l’agriculture. En mettant à contribution les pays en voie de développement, la crise alimentaire dans ces pays risque d’être chose du passé, du moins on l’espère. Une augmentation de la capacité de production et de logistique des pays occidentaux en matière de fertilisant aidera les pays qui en ont grandement besoin.

Alors, si vous voulez une alimentation abordable à long terme, souhaitez donc des produits alimentaires à prix élevés à court terme.

Dr. Sylvain Charlebois
Professeur Agrégé
Faculté d’Administration
Université de Regina (Canada)
Chercheur Associé
Institut Économique de Montréal
Fellow Facultaire en Marketing pour Viterra
3737 Wascana Parkway
Regina (Saskatchewan)
S4S 0X2
t.(306)525-2432
c.(306)596-8637
sylvain.charlebois@uregina.ca

Réagir à cet article Version imprimable Envoyer à un ami

Pour d'autres informations dans « Opinion du lecteur »...

LBR.ca - Saguenay-Lac-St-Jean - AB

Tous droits réservés © 1996 - 2008 La Firme Inc.