- / LBR.ca / - Dernièrement, le Bureau de la concurrence du Canada a conclu que les entreprises de transformation du boeuf ainsi que les distributeurs alimentaires n'ont pas comploté pour maintenir les prix de détail du boeuf élevés pendant la crise de la vache folle. Il n’y avait donc aucune collusion entre ces deux maillons de notre chaîne alimentaire. Quoi qu’il en soit, et depuis toujours, les producteurs bovins ne font aucunement confiance aux transformateurs alimentaires. D’ailleurs, la grande majorité des plaintes reçues par le Bureau de la concurrence provenaient directement d’éleveurs bovins mécontents, et non de consommateurs indignés par des prix normaux, dans un contexte sans précédent. Ce sentiment prédominant chez les producteurs bovins demeure une source de conflits et provoque, en même temps, un virage stratégique important pour les producteurs bovins.
La crise de la vache folle a créé une mouvance hors du commun. Depuis plusieurs années, maintes entreprises agroalimentaires se vouent à l’intégration verticale dans le but de s’approprier et de contrôler un autre maillon de la chaîne d’approvisionnement, soit en amont soit en aval. On peut citer, comme exemples, des transformateurs profitables tels que Olymel, Brochu et Lafleur. Plusieurs distributeurs, notamment Metro, Sobeys et Provigo-Loblaws, se sont aussi intégrés verticalement. La restauration a même vu ses intégrateurs. Par exemple, McDonalds utilise un modèle d’affaires où l’intégration verticale est privilégiée. Dans l’ensemble de ces cas, la production fait partie de la formule de centralisation. Toutefois, l’intention de s’intégrer verticalement ne relevait jamais des producteurs eux-mêmes, mais d’un autre palier de la chaîne. Depuis lors, les producteurs bovins sont stratégiquement isolés, étant à la merci des politiques publiques émises par les autorités gouvernementales en matière de commerce international et de sécurité alimentaire. De plus, les producteurs dépendent irrémédiablement des autres paliers de la chaîne pour commercialiser leur produit, n’ayant peu ou pas de ressources pour transiger directement avec le marché. Cette dépendance démesurée dans un contexte de crise n’a fait que conscientiser les producteurs à une réalité plus orientée sur l’exportation. Pour les producteurs bovins, la quête d’un pouvoir accru passe par l’intégration verticale et l’appropriation d’un plus grand contrôle commercial. La crise de la vache folle a clairement modifié leurs paramètres d’opérationnalisation. D’emblée, l’augmentation de la capacité d’abattage aux pays est du ressort des producteurs.
Dans l’Ouest canadien, une quinzaine de projets ont vu le jour depuis quelques temps, notamment en Alberta et en Saskatchewan. Les producteurs se mobilisent pour y investir des millions de dollars. Au Québec, la Fédération des producteurs bovins fait de même avec ses troupes. Partout au pays, l’objectif des producteurs bovins est toujours le même : éliminer la vulnérabilité opérationnelle incommodante et la remplacer par une meilleure gouverne de la mise en marché du boeuf. Malheureusement, l’intégration verticale pour les producteurs n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire.
A priori, le spectre de la réouverture éventuelle des frontières américaines au bœuf canadien sur quatre pattes fait reculer certains producteurs. Pour eux, la solution temporaire, qui nécessite d’augmenter la capacité domestique d’abattage, est certes destinée à l’échec. Mais pour les inconditionnels de l’intégration verticale, ceux‑ci se buttent déjà à des obstacles tactiques de première importance. D’abord, en se dédiant dorénavant à la transformation, les producteurs se doivent de rivaliser avec des conglomérats de grande envergure, tels que Tyson Foods, Cargill et XL Beef. Ils connaissent bien les contraintes et les exigences du marché, gèrent des marques efficacement et entretiennent déjà des alliances stratégiques avec plusieurs producteurs dont la capacité de production dépasse les 10 000 bêtes. L’approvisionnement ne pose ainsi pas problème, surtout que l’ensemble des transformateurs gèrent aussi leur propre bétail. Les producteurs bovins de haut calibre ne s’intéressent pas du tout aux différents projets d’abattage pour des raisons bien prédicatives. Conséquemment, ces projets d’abattage sont du ressort de producteurs dont la capacité de production est nettement plus modeste. Parallèlement, c’est ce groupe de producteurs qui éprouve beaucoup de résistance et de méfiance à l’égard des transformateurs alimentaires, créant alors des projets stimulés par l’antipathie.
Ensuite, les producteurs se doivent d’apprendre à transiger avec des distributeurs. De par leur fonction, les distributeurs sont reconnus pour leur aisance à la négociation, pour leurs astuces de mise en marché et, surtout, pour leur capacité à répondre aux exigences du marché en temps quasi réel. Contrairement à la distribution où une stratégie est remise en question pratiquement à tous les jours, la production bovine gère un cycle d’environ 24 mois avant l’abattage. Ces dynamiques de marché sont diamétralement opposées. Néanmoins, l’ensemble des producteurs le reconnaissent et misent essentiellement sur une approche incrémentale qui favorise les marchés de niche (viandes biologiques, sans hormone, etc.). Finalement, les capitaux financiers et humains nécessaires pour diriger une entreprise de transformation restent considérables. Dans certains cas, les projets requièrent plusieurs dizaines de millions de dollars, et ce, sans avoir abattu un seul animal. De toute évidence, l’évaluation du risque d’un tel projet est d’une importance capitale, mais le climat incertain créé par la crise de la vache folle assujettit les dirigeants des projets d’abattage à un dilemme conjoncturel imprédictible. Pour les producteurs bovins, le combat est encore loin d’être acquis, compte tenu que les us et coutumes de plusieurs générations sont mis en cause.
Le plus récent rapport du Bureau de la concurrence n’oblitère d'aucune façon l’hostilité qui perturbe la relation entre les producteurs bovins et les transformateurs. Or, la crise de la vache folle mène les producteurs à confectionner un nouveau modèle d’affaires, un modèle qui leur offre un pouvoir accentué. Volume de production aidant, certains producteurs bovins de taille ont fait le choix stratégique d’alimenter une relation de confiance avec les transformateurs. Les autres composent avec de nouvelles variables économiques par le biais de l’intégration verticale pour la toute première fois. C’est sans doute un pas dans la bonne direction, mais ce n’est manifestement pas une transition facile.
Sylvain Charlebois
Professeur adjoint
Faculté d’administration
Université de Regina
Fellow de l’Institut des politiques publiques
de la Saskatchewan
Regina (SK) (Canada)
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