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Le multiculturalisme à la sauce Charest

Lorsque M. Trudeau a établi le multiculturalisme, les Québécois s'y sont opposés en bloc parce qu'il rétrogradait notre peuple fondateur au rang de simple groupe ethnique.
2005-01-26 19:16 - Commentaire d'opinion

- / LBR / - La majorité anglophone n’y voyait aucun problème, car elle savait que son poids démographique conjugué à la présence du géant anglophone américain lui permettrait d’imposer sa langue et sa culture. De plus, le multiculturalisme lui servait de prétexte pour refuser aux Québécois le statut de peuple, pourtant accordé aux Amérindiens.

Ayant vécu pendant 14 ans au Manitoba, notamment pendant le douloureux débat sur l’Accord du lac Meech, j’ai souvent entendu des Canadiens de diverses origines ethniques se plaindre des revendications du Québec : « Nous sommes tous distincts, mais nous formons ensemble le peuple canadien. Il n’y a pas de peuple québécois. Les Québécois font partie du Canada. Le multiculturalisme et la Charte canadienne des droits et libertés nous permettent de protéger nos différences au sein du Canada. Le Québec n’a donc pas besoin d’un statut particulier pour conserver sa langue et sa culture. Il doit entrer dans le moule comme nous le faisons tous. » Cette mentalité est parfaitement illustrée par la présence abondante du japonais dans l’affichage à Banff, alors même que nombre d’Albertains ont peine à supporter les inscriptions en français dans les parcs nationaux qu’ils fréquentent. Dans leur esprit, le français n’est pas une langue commune au Canada, mais plutôt celle d’une ethnie indûment privilégiée.

Le multiculturalisme a des effets pervers partout au Canada. On vante le cosmopolitisme, mais en réalité, il n'y a pas d'amalgame entre les cultures ou si peu. Les Chinois ont leur Chinatown, les Grecs, les Italiens, les Juifs ont leur quartier, leur petite patrie. Les Canadiens anglais sont parfois surpris de voir à quel point des Chinois ou des Indiens de l'Inde ne parlent pas anglais et ne s’intègrent pas à la société en général. Que diraient-ils si, en plus, les immigrants chinois de Vancouver préféraient le français à l’anglais? Ils en seraient scandalisés. Et pourtant, les Québécois, eux, doivent subir ce genre d’affront.

La philosophie du multiculturalisme a fourni aux immigrants venus s’établir au Québec un prétexte pour se bâtir de petits pays bien à l’écart de la majorité francophone. Avant la Charte de la langue française, ils faisaient presque tous de l’anglais leur langue commune. Depuis la Charte, on constate une amélioration, que l’on nomme « les enfants de la loi 101 ». Mais il s’agit d’un progrès fragile. Les jeunes des communautés culturelles s’empressent de quitter l’école française dès la fin de leurs études secondaires et se précipitent dans les cégeps et les universités anglaises du Québec.

Dernièrement, le gouvernement Charest a commis une erreur qui dénote l’incompréhension du premier ministre devant les enjeux linguistiques, culturels et sociaux du Québec moderne. Par son geste inspiré de la philosophie du multiculturalisme canadien, il a encouragé une minorité religieuse et culturelle à maintenir son isolement. Au lieu d’inviter nos compatriotes juifs à fréquenter les écoles publiques laïques du Québec pour que nous bâtissions ensemble la société québécoise, il leur a dit qu’il allait les subventionner davantage pour qu’ils puissent rester dans la marge. C’est ce qu’on pourrait appeler le multiculturalisme à la sauce Charest.

Le multiculturalisme oublie un principe fondamental. On émigre dans un pays, non pas pour y reproduire son propre pays en miniature, mais pour s'intégrer à une autre nation. Bien sûr, il faut aider les communautés culturelles à ne pas perdre totalement leur identité, car elles nous enrichissent énormément. Toutefois, les nouveaux arrivants ne doivent pas être encouragés à s’isoler au point de former des ghettos imperméables à la culture majoritaire. Il y a là un équilibre fragile que le multiculturalisme brise trop facilement.

En écrivant ces lignes, j’entends les voix de Corneille Nyungura, Luck Merville et Grégory Charles, et je me demande ce que nous ferions sans ces trois grands de la chanson. Je souhaite qu’ils servent d’exemples aux nouveaux arrivants et aux membres des communautés culturelles. Le Québec est en réalité une formidable terre d’accueil.

Bernard Desgagné
Gatineau

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