La demande du lait diminue, mais le prix du lait a augmenté de 53% depuis 12 ans au Canada, deux fois plus que l’inflation. Pourquoi?
2007-01-24 06:26 - Commentaire d'opinion
Dr. Sylvain Charlebois, professeur Adjoint, Faculté d'Administration University de Regina
- / LBR.ca / - Les consommateurs canadiens boivent 18% moins de lait depuis 1980. La demande du beurre, quant à elle a déprécié de 30%, tandis que la crème glacée de 24%. Pire, selon certaines études, la demande canadienne du lait diminuera encore de 12% d’ici 2020. Vous pourriez croire que ces tendances peuvent amener une industrie laitière au bord de la catastrophe. Détrompez-vous! Par le biais du généreux système de la gestion de l’offre, le prix du lait a augmenté de 53% depuis 12 ans, deux fois plus que l’inflation. Au même moment, les coûts de production ont diminué de 3,8%. Conséquemment, les profits moyens des producteurs se situent autour de 25%, et les producteurs laitiers sont devenus de véritables millionnaires, au profit des consommateurs canadiens.
Le fonctionnement du système de commercialisation du lait au Canada est fort complexe. Le même scénario se répète à chaque année. D’abord, à l’automne, les représentants de la filière du lait industriel et de consommation sont invités à faire leur lobby auprès des régisseurs ; à la Commission Canadienne du Lait (CCL) et à la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec (RMAAQ), puisque le Québec est la seule province canadienne qui réglemente encore le prix du lait au détail. D’un coté, nous avons le puissant lobby des producteurs. De l’autre, un contingent sans prétention qui représente les intérêts des consommateurs. De surcroît, le résultat est toujours prévisible, et 2007 ne sera pas une exception. Les consommateurs québécois devront faire face à une double hausse du prix du lait à la fin de janvier et au début de février. L’annonce en a été faite durant les vacances des Fêtes, un moment propice pour filer en douce une mauvaise nouvelle aux consommateurs.
Dans un premier temps, la CCL, responsable du lait destiné à la transformation, a majoré le prix de soutien de la poudre de lait écrémé, une hausse de trois quarts de cent le litre de lait à la ferme à compter du 1er février. Cette augmentation aura des répercussions sur les produits transformés tels que le beurre, le yogourt et le fromage. De même, la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec (RMAAQ) a aussi décrété une hausse de six cents des prix maximum et minimum du litre de lait de consommation. L'augmentation au détail entrera en vigueur le dimanche 28 janvier.
Dans l’ignorance la plus totale, ce sont les consommateurs qui subventionnent la richesse institutionnalisée des producteurs laitiers au Canada. D’ailleurs, une étude sur le système de la gestion de l’offre au Canada, qui sera publiée prochainement dans la revue International Food Agribusiness Management Review, démontre que près de 81% des canadiens ignorent l’existence même de la CCL. Bien que la mission première de la CCL est de servir le public canadien, les trois officiers qui dirigent les destinés de la CCL (Président, Vice-président et Commissaire) ont, faut-il le rappeler, des liens contraignants avec l’industrie laitière. Plus inquiétant encore, cette même étude décèle que plus de la moitié des répondants qui connaissait l’existence de la CCL n’était pas en mesure d’indiquer quel était le rôle premier de la CCL.
Tout indique que notre système de commercialisation du lait au Canada a un sérieux problème de transparence et de légitimité. Dans un avenir rapproché, la RMAAQ se penchera sur cette question. L’exercice risque de faire avancer les choses. Par contre, la CCL n’a toujours pas témoigné son intérêt à considérer une réforme démocratique. Depuis qu’elle a été établie par la proclamation de la Loi sur la Commission canadienne du lait en octobre 1966, la CCL n’a jamais changé ses méthodes pour le bien des consommateurs et il est grand temps qu’elle se réinvente.
Le système de quotas de production et des tarifs à l’importation est pourfendu par plusieurs pays à travers le monde, et c’est bien connu dans le milieu agroalimentaire canadien. En tant que pays riche, le Canada maintient toujours un discours dichotomique à l’Organisation Mondiale du Commerce en protégeant sa souveraineté alimentaire pour certaines denrées, et en favorisant le commerce international pour d’autres. C’est vraisemblablement un discours dangereux pour l’avenir de notre agriculture. Un jour, le Canada devra se raviser, ouvrir ses frontières aux produits laitiers étrangers et passer à autre chose, comme plusieurs autres pays qui nous ont déjà précédés. Mais en attendant, ce système que nous nous sommes octroyé, il y a plus de 40 ans, est loin d’être égalitariste, et le consommateur canadien en paie le prix.
Sous le régime protectionniste du système de la gestion de l’offre, le consommateur doit tout de même y trouver son compte. La CCL et la RMAAQ doivent permettre aux consommateurs de s’exprimer de façon systématique sur les enjeux économiques qui influencent les choix des ménages canadiens. Les politiques actuelles de fixation des prix du lait focalisent abusivement sur les coûts de production et balayent d’un revers de la main les dures réalités de nourrir un ménage. L’équation doit se compléter par l’ajout d’indicateurs économiques importants, tels que le taux d’inflation, l’indice des prix à la consommation et le prix moyen du panier d’épicerie. De plus, ces institutions, financées par les fonds publiques, sont tenues d’éduquer la population afin que celle-ci en comprenne leur modus operendi. De façon proactive, la CCL et le RMAAQ peuvent établir une relation intéressante avec les consommateurs en leur permettant de formuler leurs inquiétudes et perceptions de l’avenir de l’industrie laitière. Sans quoi, les consommateurs ne verront que des vaches qui leur rient à la figure.
Dr. Sylvain Charlebois
Professeur Adjoint
Faculté d’Administration
Université de Regina (Canada)
Chercheur en distribution et
sécurité alimentaire
Fellow de l'Institut des Politiques
Publiques de la Saskatchewan
Fellow de la Saskatchewan Wheat Pool
Regina (Saskatchewan)
sylvain.charlebois@uregina.ca