Un commentaire de Dominic Hébert Sherman en Guinée Conakry pour un séjour de six mois.
2007-01-22 09:42 - Commentaire d'opinion
18 janvier 2007, Guinée, Conakry - / LBR.ca / - Hier, lors du huitième jour de grève nationale, environ 2000 personnes du centre-ville de Conakry ont manifesté contre le régime au pouvoir et exigé le démantèlement du parlement guinéen. La manifestation s'est terminée dans la répression et une femme a été atteinte à la tête par balle et plusieurs blessés ont été hospitalisés.
La Guinée, qui vit présentement une crise politique et économique depuis plusieurs années en est à sa troisième grève générale depuis l'an dernier. Il suffit de passer quelques jours dans la capitale pour constater que les revenus des ménages sont nettement insuffisants pour satisfaire les besoins essentiels des familles. Le pouvoir d'achat des guinéens est de plus en plus faible devant une inflation des prix toujours croissante. Dans un pays où le chômage et la corruption sont devenus la norme, la population multiplie les grèves générales sans voir le moindre changement significatif. Devant l'incapacité des autorités gouvernementales à trouver et mettre en oeuvre des solutions pour satisfaire les besoins de sa population, le regroupement intersyndical --Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG)/Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG) -- demande un changement de régime. Il y a au moins un sujet politique qui semble faire l'unanimité: Lansana Conté, le président guinéen âgé de 72 ans, souffre de maladies et doit quitter le pouvoir. Mais le Général refuse de laisser la présidence et a déclaré qu'il ne reconnait pas la présente grève. Suite à la radicalisation du mouvement, les syndicalistes ont promis de faire la grève jusqu'à la victoire finale.
Quelle couverture médiatique ?
Les problèmes qui pèsent sur le peuple guinéen semblent inconnus au Canada puisque la couverture médiatique sur le sujet est très pauvre, voire inexistante. Les récents évènements qui se sont déroulés en Guinée devraient être davantage connus des canadiens. Plusieurs diront que pour l'instant il y a d'autres crises politiques qui attirent davantage l'attention considérant leur importance. C'est sur ce point, il me semble, que nous faisons fausse route en ignorant les problématiques de l'Afrique de l'Ouest. Nos liens économiques avec cette région devraient nous amener à nous intéresser à ses réalités quotidiennes. Entre autres, la Guinée est le premier producteur mondial de bauxite, matière première de l'aluminium. Nous savons que le Canada est l'hôte de plusieurs alumineries, dont une des plus productive au monde, celle d'Alma. Or, les alumineries situées à travers le Canada utilisent nécessairement beaucoup de bauxite de la Guinée et de l'Afrique de l'Ouest. Si notre richesse collective dépend en partie de cette région du monde, même ceux qui diront que cette crise est un "problème africain" qui ne nous concerne qu'indirectement devront tôt ou tard subir les conséquences de l'appauvrissement des pays du sud. La Guinée, qui possède un tiers des réserves de bauxite de la planète, a vu les activités d'une importante mine de bauxite s'interromprent mercredi dernier. Si la grève se généralise un jour à l'ensemble des secteurs miniers, qui pourra ignorer l'importance de nos liens avec l'Afrique de l'Ouest ? Un pays "riche" comme la Guinée, qui possède plusieurs ressources naturelles très valorisées sur le marché (or, fer, alumine, bauxite) et qui a aussi la possibilité d'obtenir des rendements très intéressants en agriculture et dans le secteur de la pêche, pourrait avoir une économie forte et stable. Pour l'instant elle voit ses richesses quitter le pays sans retombées significatives pour la population: les guinéens ne devraient pas subir une précarité quotidienne toujours croissante sous le regard indifférent des pays qui profitent de ses matières premières.
C'est pourquoi les médias canadiens devraient couvrir les évènements qui se déroulent présentement en Guinée. Nous ne sommes pas seulement concernés par humanisme ou par solidarité avec nos frères et soeurs africaines, mais aussi parce que les pays occidentaux ne seraient pas aussi prospères sans les richesses de l'Afrique et que nous sommes aussi responsables de la distribution inégale des richesses mondiales. Autrement dit, est-ce responsable de profiter des ressources d'un pays dont le gouvernement ne redistribue pas la richesse à la population ? Un premier pas envisageable serait de diffuser davantage d'information sur les réalités Ouest Africaines. Et cela commence par une couverture médiatique... qui est à ce jour inexistante dans notre pays.
Dominic Hébert Sherman
Guinée, Conakry
Anthropologue et sociologue