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Bateaux de croisières : l’hyperémotivité est mauvaise conseillère - Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-12-12 17:03 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Le projet d’aménagement d’un quai pour les bateaux de croisières à La Baie est devenu très émotif ces derniers jours alors que le maire de Saguenay s’en est pris de façon virulente aux citoyens qui questionnent le règlement d’emprunt de 11,25 M $ adopté par la Ville lundi dernier. Jean Tremblay a accusé les personnes qui émettent des réserves sur le règlement d’emprunt de «bloquer systématiquement le développement de la région» et «de lui livrer [à lui] une guerre personnelle». Il a ajouté que si la signature des registres conduisait à un référendum, ces personnes seraient responsables du gaspillage de 800 000 précieux dollars en fonds publics pour un exercice inutile puisqu’il a en mains un sondage qui démontre que 70 % de la population est en faveur du projet.

D’abord revenir à une discussion rationnelle

J’avoue que cette attitude du premier magistrat de Saguenay me laisse perplexe. Pourquoi transformer ainsi en confrontation émotive ce beau projet qui lui tient tant à cœur ? Si, comme le prétend le maire, son projet est fabuleux, que 70 % de la population l’appuie et que les gouvernements de Québec et d’Ottawa s’apprêtent à le soutenir, pourquoi tirer à boulet rouge sur ceux qui posent des questions plutôt que de leur répondre calmement ? De quoi a-t-il peur ? Pourquoi jeter de l’huile sur le feu, attiser la chicane et polariser les positions au lieu d’agir en rassembleur ? Déjà monsieur Tremblay admet que c’est en discutant avec les citoyens et en écoutant leurs réticences qu’il s’est ravisé pour réduire son règlement d’emprunt de 33 M $ à 11 M $. C’est bien la preuve que les questions et les doutes peuvent contribuer à améliorer une proposition, n’est-ce pas ?

Alors, est-ce que je risque moi aussi de devenir une mauvaise citoyenne si j’ose soulever quelques questions ? Est-ce que je vais enlever le pain de la bouche aux gens de La Baie en demandant des comptes à mes élus ? Est-ce qu’on va m’envoyer la facture du référendum ? Est-ce que mes voisins vont me crier des noms et dessiner des graffitis sur ma maison pour que tout le monde sache où habite la sorcière qui veut tuer la région ? Est-ce que les gens vont changer de trottoir quand j’approche, de peur que la honte que je personnifie ne les éclabousse ?

J’espère que non. En fait, je fais le pari que non. Je n’ai pas envie de vivre dans une société où ceux qui posent des questions sont crucifiés sur place. On tire sur ceux qui posent des questions seulement quand on est incapable de leur répondre, quand on manque d’arguments pour les convaincre, ou quand on a des choses à cacher. Je sais que mes concitoyens ne sont pas comme ça.

Je crois qu’on peut encore discuter en se respectant mutuellement et travailler ensemble pour le bien commun. Une amie de La Baie me faisait récemment remarquer que cette capacité collective de débattre intelligemment de projets est nécessaire et doit faire l'objet d'un apprentissage continu pour qu’un territoire se développe. Je suis aussi de cet avis et je crois que nous sommes capables d’agir en ce sens. Et c’est pourquoi je vais vous exposer calmement quelques doutes et quelques questions que j’ai à propos du projet de quai d'escale et du règlement d’emprunt.

De bien drôles d’arguments

J’ai assisté à la séance d’information tenue à Chicoutimi mercredi soir. Je pourrais vous parler de chiffres bizarres, d’éléments qui me semblaient manquants, de données non actualisées ou actualisées partiellement suite à la réduction du coût du projet de 44 M $ à 33 M $. Je me contenterai de vous dire que les prêteurs que je connais ont l’habitude de demander des chiffres pas mal plus complets que ça pour accorder du financement. Et que notamment, ils considèrent le remboursement des intérêts d’un emprunt à long terme comme une dépense qu’il faut comptabiliser. J’ai bien vu dans le plan d’affaires des coûts de financement temporaire, mais pas de trace des intérêts de l’emprunt de 11,4 M $. Je ne sais pas pour vous, mais moi, quand j’obtiens une hypothèque sur 15 ou 20 ans, habituellement ça veut dire que ça va me coûter au total au moins le double du montant que j’ai emprunté.

J’aimerais aussi vous résumer mon inconfort à l’aide d’un exemple: parlant des retombées économiques de la visite des croisiéristes, madame Nemey, qui faisait la présentation, nous a expliqué que ces prévisions avaient été faites par la firme Daniel Arbour et associés et que le monsieur qui avait élaboré la formule de calcul avait remporté le Prix Nobel pour ses travaux.

Quoi ? Un prix Nobel d’économie a été attribué à un Québécois et je n’en ai pas eu connaissance ? Pas vraiment. Vérification faite, le calcul des impacts économiques a été fait en utilisant le modèle intersectoriel du Québec, mis au point par l’Institut de la statistique du Québec et largement utilisé pour calculer les retombées de projets ou d’activités dans différents secteurs. Et le prix Nobel ? Madame Nemey faisait sans doute référence à Wassily Leontief, économiste américain d'origine russe (1905-1999), lauréat du Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel en 1973, et dont le nom est associé avec l'analyse entrée-sortie, un concept utilisé dans le modèle intersectoriel. Je comprends que la mention «Prix Nobel» fait sérieux et peut impressionner un auditoire non averti, mais avouez que c’était pas mal charrié…

Et je ne peux pas m’empêcher de me demander combien il y en avait d’autres, des énormités comme celle-là, dans le discours que madame Nemey livrait avec le sourire irrésistible et la conviction des gens de bonne foi.

Une procédure de registres douteuse

Malheureusement, ce n’est pas la procédure d’ouverture des registres qui va me rassurer puisqu’elle prévoit un seul site, à La Baie. Beaucoup de personnes, et pas toutes stupides, ont compris que seuls les gens de La Baie auront la possibilité de signer le registre. C'est faux bien sûr et tous les citoyens de Saguenay auront la possibilité de signer le registre. Mais c'est dire combien la façon de faire prête à confusion, en plus d’être cavalière et peu démocratique pour les citoyens de Chicoutimi, Jonquière, Laterrière, Shipshaw et Lac-Kénogami qu’on force à se déplacer à l’extrémité de la ville pour exprimer leur point de vue.

Et si la rumeur voulant que les registres soient ouverts le 21 ou le 22 décembre, il sera difficile de penser que la démarche est dépourvue d’intentions malveillantes. Entre faire une heure de route pour signer un registre ou préparer mes petits pâtés, je ne serai pas la seule à être tentée de pencher pour les petits pâtés, je crois.

Pourquoi maintenant ?

Plus fondamentalement, j’ai un problème de logique avec le règlement d’emprunt: on parle d’un projet de 33 M $ financé à parts égales par la Ville, Québec et Ottawa. Pourquoi donc faut-il que la Ville emprunte maintenant, sans attendre que les deux autres paliers aient donné leur aval ? Parce qu’il faut commencer sans tarder les travaux ? Mais non, monsieur le maire dit qu’il dépensera l’argent de la Ville seulement à mesure qu’il recevra les contributions du fédéral et du provincial. Alors pourquoi emprunter tout de suite de l’argent qu’on ne dépensera pas tout de suite ? Parce qu’on veut mettre de la pression sur les deux autres gouvernements ?

Si c’est ça, j’ai une bien meilleure suggestion. Beaucoup de compagnies de croisières seraient intéressées à venir à La Baie, dit-on, mais elles ne viendront que si le quai est construit. Qu’on leur fasse mettre ça par écrit. Tous les prêteurs vous le diront, il n’y a rien de mieux que des lettres d’intention de clients potentiels pour faciliter l’obtention d’un financement.

Monsieur le maire a aussi dit que «s’il y a un référendum, le projet sera abandonné par Québec. Il faudra regagner la confiance du gouvernement». Mais alors, pourquoi tenir un référendum justement ? Pour pouvoir emprunter tout de suite de l’argent qu’on ne dépensera pas tout de suite parce qu’il faut la participation de Québec et Ottawa pour aller de l’avant avec un projet que Québec abandonnera parce qu’il y a eu un référendum sur un règlement d’emprunt qui visait à mettre de la pression sur Québec et Ottawa ? Me suivez-vous ? On a vraiment un problème de logique ici, non ?

En plus, monsieur le maire est sûr de gagner son référendum parce qu’il a en mains un sondage qui dit que 70 % de la population appuie le projet. Sauf que la question exacte du sondage était celle-ci : «Êtes-vous favorable à ce que la Ville et les gouvernements du Québec et du Canada investissent à parts égales un montant total de 33 M $ pour l’aménagement d’un quai afin que les bateaux de croisières continuent de venir à Saguenay ?» Alors, pourquoi tenir un référendum pour emprunter de l’argent qu’on ne dépensera pas tout de suite si ça risque de pousser Québec à abandonner un projet que les citoyens soutiennent dans la mesure où la Ville, Québec et Ottawa y investissent à parts égales ? Me suivez-vous toujours ? Et si oui, pouvez-vous m’expliquer la logique ?

Et nos deux ministres ?

Le nœud de l’affaire semble résider dans la participation de Québec et celle d’Ottawa. Et à ce sujet, je pense que la plupart de mes concitoyens sont d’accord: elle est essentielle. Mais je me demande pourquoi on ne voit pas Françoise Gauthier et Jean-Pierre Blackburn défendre le projet de croisières plus ardemment aux côtés de Jean Tremblay. Et là encore, j’ai un problème de logique.

Si la lenteur administrative est la seule explication du silence ministériel, pourquoi la Ville devrait-elle emprunter maintenant de l’argent qu’elle ne pourra dépenser que lorsque les deux autres gouvernements auront complété un processus que même deux ministres régionaux ne peuvent pas accélérer davantage?

Peut-être faut-il explorer d’autres hypothèses. De deux choses l’une: ou bien nos ministres régionaux n’ont pas d’argent, ou bien ils ont des doutes. S’ils n’ont pas d’argent, de deux choses l’une: ou bien ils sont incompétents pour vendre le projet à leurs cabinets, ou bien les gouvernements sont vraiment à sec et ce n’est pas le règlement d'emprunt de la Ville qui va les renflouer.

Si, en revanche, monsieur Blackburn et madame Gauthier ont seulement des doutes ou des questions, pourquoi ne les expriment-ils pas ? L’administration Tremblay pourrait facilement fournir les données qui les rassureraient, puisqu’elle est convaincue que le projet est exceptionnel et assure qu'elle a toutes les études en mains.

À moins que nos ministres n’aient peur, eux aussi, de se faire tirer dessus en émettant des objections et qu’ils préfèrent lâchement laisser de simples citoyens aller «au batte» pour poser les questions, au risque de provoquer un référendum qui va retarder tout le projet et peut-être même le mettre en péril… Ce serait bien un comble que l’attitude agressive qu’adopte le maire Tremblay ait comme effet pervers de paralyser ses alliés naturels et de priver la population de son projet le plus cher.

Denise Turcotte

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