- / LBR.ca / - La motion surprise présentée par Stephen Harper reconnaissant que les Québécois forment une nation au sein d'un Canada uni est tout un pavé dans la mare. Assurément, plusieurs observateurs concluront trop vite que cette motion n'a qu'une valeur de symbole afin de minimiser son impact dans l'actualité. Cependant, si l'on s'y attarde selon une perspective historique, cette motion pourrait contribuer à redéfinir le Canada tel qu'il se conçoit depuis près de 40 ans.
Le Canada imaginaire de Trudeau
Selon moi, la reconnaissance de la nation québécoise à la Chambre des communes pourrait fermer définitivement la très longue parenthèse de l'ère Trudeau. Depuis l'accession de Pierre-Elliot Trudeau au poste de premier ministre du Canada en 1968, l'État canadien se définit par le multiculturalisme et la primauté des droits individuels. Trudeau a contribué a façonner peu à peu, durant son règne et même après, le visage du pays comme une vaste courtepointe sous laquelle les particularismes étaient balayés. Pour Trudeau, le nationalisme québécois était l'incarnation du mal et sa reconnaissance, un aveu d'échec dans la construction d'une grande nation civique. Le mythe des deux peuples fondateurs de 1867 était donc écarté dans l'esprit de Trudeau. Cette conception est toujours partagée par de nombreux canadiens et a largement contribué à l'échec de l'accord du Lac-Meech et au fameux plan B du clan "Chrétien-Dion" visant à asphyxier le sentiment nationaliste au Québec.
Aujourd'hui, Harper vient nous dire symboliquement que ce Canada imaginaire, inodore et sans référence historique de Trudeau ne tient plus la route. Pour Harper, Layton, Ignatieff et d'autres, le Canada est dorénavant un État ayant plus d'une nation en son sein. Wow! réalisez-vous la gifle à l'héritage de Trudeau.
Le dépassement du concept d'État-nation
Mais plus encore, je vois dans cette motion la déconstruction d'une idée encore plus coriace. En effet, Harper affirme haut et fort qu'une nation peut exister et se développer sans que ses contours correspondent nécessairement à un État indépendant. Contrairement à l'idée reçue depuis le 19e siècle que le destin de chaque nation réside dans la création d'un État indépendant, Harper croit pour sa part dans la faisabilité d'un État plurinational.
Sur la longue échelle de l'Histoire, le concept de l'État-nation est un concept relativement récent et s'est construit à la faveur des révolutions française (1789) et européennes (1848). Cette façon de concevoir la géopolitique et le découpage des États n'a été scellée qu'en 1918 par l'application du «principe des nationalités» du président américain Woodrow Wilson. Le mouvement de décolonisation de l'Afrique et de l'Asie dans les années 1950 et 1960 aura fixé presque définitivement l'idée que chaque nation devait obtenir son État. Ces luttes anticoloniales font figures d'images d'Épinal et colorent encore la pensée de nombreux indépendantistes québécois dans l'attente du «Grand soir». Il serait peut-être temps pour eux de constater que le calendrier indique l'année 2006 et que les frontières politiques n'ont plus la même signification qu'au siècle dernier.
Au fond, Harper, par sa motion, renvoie les «trudeauistes» et les indépendantistes québécois dos à dos. Le Canada devient un laboratoire afin d'expérimenter positivement la réalité plurinationale. L'idée d'un Canada des régions évoquée jadis par un certain Joe Clark est peut-être, en ce sens, une voie d'avenir. On dirait que l'horizon des possibles s'élargit un peu... Pourrait-on s.v.p. saisir ce moment propice afin de sortir des schèmes traditionnels dans lesquels nous tournons en rond depuis plus de 40 ans ? J'avoue ne pas apprécier Harper pour ses idées guerrières et souvent rétrogrades, mais je dois le remercier cette fois-ci d'ouvrir un peu les fenêtres du pays afin d'y faire pénétrer de l'air frais.
Pascal d'Amours
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