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FIERs : peut-on se fier ? - Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-11-21 15:38 - Commentaire d'opinion

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Dernier de deux textes

Après avoir tenté d’expliquer ce que sont les FIERs (Fonds d’intervention économique régionaux) dans un premier texte, voici quelques questions que je me pose au sujet de ce nouveau mécanisme de soutien aux entreprises mis en place par le gouvernement Charest.

La fausse valse des millions

Les annonces de création des FIERs mettent l’emphase sur la valeur maximale des fonds, donnant la fausse impression que beaucoup d’argent est disponible pour financer des projets d’entreprises alors que la réalité peut être différente. À cet égard, l’exemple du FIER-Boréal (dirigé par Joachim Simard) est intéressant. Le communiqué ministériel de lancement titrait: «Création du FIER-Boréal et du Fonds-Soutien Saguenay-Lac-Saint-Jean : 33 millions de dollars en capital de risque pour les entreprises de cette région.» La réalité est un peu différente : après ce lancement en grande pompes en juillet 2005 avec un objectif de 30 M $, le FIER-Boréal a cessé ses activités quelques mois plus tard, faute d’avoir réussi à lever les fonds locaux prévus. Il a été relancé en juillet 2006 avec un objectif plus modeste de 15 M $.

Monsieur Simard éprouve-t-il autant de problèmes à trouver des investisseurs qu’il en a à trouver de bons projets, comme il s’en plaignait récemment ? Toujours est-il que pour le commun des mortels qui suit d’une oreille distraite les annonces tapageuses de ministres enthousiastes vantant leurs beaux efforts pour relancer les régions, avouez que c’est loin d’être évident que le FIER-Boréal annoncé à 30 M $ puis à 15 M $ pourrait à terme totaliser non pas 45 M $, mais bien 15 M $. Sur trois ans. Si tout va bien.

Et puis 15 M $ sur trois ans, c’est déjà ça, mais c’est bien peu quand on sait qu’il faut souvent plusieurs centaines de milliers de dollars, voire quelques millions pour créer un seul emploi industriel. Le plus récent exemple est celui de l’usine de brasque d'Alcan qui prévoit créer 50 emplois avec un investissement de 180 M $, c'est-à-dire 3,6 M $ par emploi.

Surtout, 33 M $ sur trois ans, c’est bien loin du fonds de 450 millions $ obtenu lors du Rendez-vous national des régions de 2002. Ce fonds, qui aurait été financé à parts égales par Québec, Ottawa et les régimes de retraite des travailleurs d’ici répondait à une demande consensuelle de la délégation régionale. Je ne crois pas que la situation se soit améliorée à un point tel que, quatre ans plus tard, une enveloppe 13 fois moindre et fragmentée en trois puisse «faire la job».

Quel genre de capital ?

Au contraire, j’ai l’impression que les FIERs, qui devaient être à la fois un moyen de soutenir des entreprises en démarrage ou en expansion et une bonne occasion d’investissement pour les partenaires privés qui y injectent des fonds sont nettement plus avantageux pour les investisseurs que pour la collectivité.

Je me demande même jusqu’à quel point les entreprises visées par les FIERs ne sont pas déjà admissibles à une multitude d’autres programmes, notamment ceux qu’Investissement-Québec possédait déjà avant de se lancer dans les FIERs. Tous les entrepreneurs vous le diront : ce qui est difficile, c’est d’obtenir du capital au début, quand on a pas encore ce qu’il faut pour convaincre les banquiers et les subventionnaires habituels. En quoi les FIERs se distinguent-ils ? Avec des objectifs de rendement de l’ordre de 10 à 15 % par année et une première distribution des bénéfices aux investisseurs après cinq ans, on peut peut-être parler de capital de risque, mais certainement pas de capital de démarrage.

Et puis comme Investissement-Québec, qui fournit 2/3 des fonds, renonce à sa part de profits pour les cinq premières années (mais s’engage à couvrir 2/3 des pertes le cas échéant), avouez qu’il est bien tentant pour les investisseurs de privilégier des projets sûrs qui leur rapporteront davantage.

Les projets sûrs de qui ?

Une des caractéristiques des FIERs qui me laisse le plus perplexe, c’est que le FIER peut financer le projet d’une compagnie appartenant ou liée à un de ses membres. Je ne sais pas pour vous, mais moi si j’avais la possibilité d’investir 150 000 $ dans un fonds qui est en mesure de financer un de mes projets jusqu’à concurrence de 1 M $, je trouverais ça drôlement intéressant !

L’exemple du FIER Saguenay-Lac-Saint-Jean semble démontrer que d’autres y ont peut-être pensé avant moi : jusqu’à présent, si on se fie à son site Web, le FIER a soutenu trois projets, ceux de SKL-Aluminium Technologies, Bois Noraspen et Chaîne gradée inc. Or, selon le registre des entreprises, Chaîne gradée inc. appartient à SCP 89 inc. dont Maurice Duperré est président et actionnaire par le biais de la compagnie 100801 Canada inc. Et il se trouve que Maurice Duperré est également trésorier du FIER. Quant à Bois Noraspen, Desjardins Innovatech S.E.C. en est le deuxième actionnaire. Et il se trouve qu’un membre de la grande famille Desjardins, Martin Voyer, vice-président Soutien au développement des affaires Saguenay—Lac-Saint-Jean—Charlevoix, siège sur le conseil d’administration du FIER.

Comprenez-moi bien : je ne mets pas en doute le sérieux de ces projets ni la bonne foi des dirigeants du FIER. Ce que je souligne en revanche, c’est qu’à 150 000 $ de mise de fonds minimale, les FIERs sont des clubs sélects où les gens d’affaires bien établis ont plus de chance d’être admis que les jeunes entrepreneurs en herbe. Comme ce sont ces investisseurs privés qui gèrent les FIERs et que les FIERs ont le droit d’investir dans les projets de leurs membres, on risque de voir les fonds circuler en circuit fermé dans le giron de groupes bien établis au détriment des projets de petits-culs sans le sou qui pourraient constituer une véritable «relève entrepreneuriale». Je soutiens ton projet, tu soutiens le mien et les deux tiers de fonds publics restent dans la famille…

Et quelle famille ? FIER-Boréal ou FIER libéral ?

Là-dessus, j’avoue que la présence de Joachim Simard à la tête du FIER-Boréal me trouble un peu. Comme dit Carol Néron, «ce n’est pas n’importe qui». Mais contrairement à monsieur Néron, je ne suis pas tant impressionnée par son titre de président du FIER que dérangée par ses liens bien connus avec le Parti libéral. Le fait que Gilbert Grimard, président du Parti libéral dans Chicoutimi, soit aussi membre du FIER-Boréal n’aide pas à apaiser ma crainte d’une gestion par clan. Et puis cette cassette, dont on a abondamment parlé au procès BTF et où Yvon Bouchard, un autre organisateur libéral bien connu, fait référence à «Joachim» n’a rien pour atténuer mon malaise :

«[…]"Tu es chanceux, car Claude Vanasse est raisonnable, dit Yvon Bouchard dans l'enregistrement. Si c'était notre chum Joachim (NDLR - Simard de Laboratoire SL), tu verrais qu'il est pas mal plus dur." […] »

(Poursuite contre Saguenay et L'Immobilière : BTF sort une cassette compromettante, Le Quotidien, 17 mars 2006)

Finalement, parmi les investisseurs du FIER, j’ai bien cru noter la présence du groupe G. Blackburn, de Roberval.

« […] Jusqu'à maintenant, 14 hommes d'affaires de partout dans la région ont participé au financement du fonds. Outre les deux instigateurs, ce sont Gilles Lévesque de Pro-Sag mécanique, Martial Bouchard de Produits BCM inc., Marc St-Gelais de Peinture LSB inc, Gaston Blackburn de G. Blackburn inc., Denis Lemieux d'Hydralfor inc., Jeannot Harvey du Groupe Cégerco inc., Alain Paul du Groupe ADL, Alain Pineault du Groupe Réfraco inc., Jeannot Côté de la compagnie 9152-0593 Québec inc., Alain Laberge du restaurant Le Deauville, Mario Simard et Yves Hébert de Télénet Informatique inc., de même que Ghislain Fortin de Cégerco inc. […] »

(Avec 2 millions $ en caisse : Le FIER-Boréal 02 progresse vers les 15M $, Progrès-dimanche, 17 septembre 2006)

Au registre des entreprises, on indique que le Groupe G. Blackburn compte parmi ses actionnaires Gaston Blackburn, Nicole Desbiens-Blackburn et Karl Blackburn. Karl Blackburn… c’est un nom qui me dit quelque chose. Député de Roberval. Se peut-il qu’il y en ait deux ?

Bien sûr, il y a parmi les gens d’affaires prospères des personnes sincèrement engagées à œuvrer pour le développement de la région. Et absolument rien ne me permet de douter que messieurs Simard, Grimard et Blackburn appartiennent à cette généreuse catégorie. C’est juste que, comme on dit, «ça regarde drôle».

Besoin de transparence

Y a-t-il des mécanismes de reddition de compte qui nous assureraient que tout se fait selon les règles de l’art ? Bien sûr. Les FIERs doivent fournir à Investissement-Québec des rapports détaillés de leurs activités et un de ses représentants siège comme observateur sur le conseil d’administration de chaque FIER.

Mais les rapports annuels d’Investissement-Québec ne présentent que des données consolidées et rien n’indique que les FIERs doivent déposer des rapports publics. Le FIER Saguenay-Lac-Saint-Jean fait un effort louable de transparence avec son site web, mais il s’agit d’une mesure volontaire que les FIERs ne sont pas tenus de mettre en place. Comme je l’ai constaté en préparant ces textes, il faut faire beaucoup de recherche pour aller au-delà des apparences, et lorsqu’on le fait, on ne trouve pas que des éléments rassurants.

J’en conclus que non seulement les FIERs sont loin d’être la panacée que le gouvernement Charest nous fait miroiter mais qu’en plus, il serait sage de les garder bien à l’œil.

Denise Turcotte
Saguenay

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