La presse régionale (Saguenay/Lac St-Jean) a, ces derniers mois, grandement fait état de l’implantation future d’une usine par la compagnie BioMatera pour la production dans la région du Saguenay-Lac St-Jean (et à défaut, à Chandler en Gaspésie) de polymères biodégradables. Il apparaît cependant que plusieurs aspects de ce dossier n’ont pas été couverts par les médias, aspects qui engendrent d'ailleurs des questions primordiales que la population du milieu de même que les futurs investisseurs devront tôt ou tard se poser pour une évaluation objective d'un tel projet d'usine.
Survol de l'aspect technique
Il existe plusieurs types de polymères biodégradables présentant à la fois avantages et inconvénients. Ceux-ci peuvent être d'ordre technique ou commercial ou carrément relever de leurs propriétés physiques/mécaniques (par exemple leur flexibilité, élasticité, résistance ou "processabilité"). Les PHA, sont des biopolymères d'origine bactérienne (présents chez plusieurs centaines d'espèces de bactéries). Les polymères de cette famille peuvent être produits par fermentation, ce qui a d'ailleurs été démontré à maintes reprises par différents laboratoires américains et européens et ce, depuis maintenant plusieurs années. Contrairement à ce qui a été suggéré dans la presse locale, l'idée d'exploiter ces molécules n'est donc pas nouvelle. D'abord documentée au début des années 20 (à l'époque ces biopolymères bactériens étaient considérés une curiosité), la recherche (et incidemment le nombre de publications) a véritablement explosé au début des années 80.
Il est aujourd’hui possible de produire des PHA en grandes quantités pour peu qu'on dispose des installations spécialisées permettant entre autres opérations, la synthèse (fermentation bactérienne en bioréacteurs), la récupération/séparation du produit (il faut séparer le polymère du reste de la bactérie et se débarrasser de cette matière organique résiduelle) et le traitement des résidus générés (environ 1 litre d'eau chargée en matière organique (résidu de biomasse cellulaire et autres matières présentes dans le milieu de culture) pour chaque 50-100 grammes de polymères produits auxquels s'ajoutent plusieurs fois ce volume pour les opérations de récupération/séparation).
La compagnie Zeneca déposait déjà, à la fin des années 80 et au cours des années 90, plusieurs demandes de brevet reliées aux PHA. Cette entreprise, de même que la compagnie Chemie Linz, démarrèrent en Angleterre et en Autriche respectivement, des productions à l’échelle industrielle mais n’obtinrent pas le succès commercial escompté. Ces compagnies ont depuis soit cédé leurs droits ou abandonné la production de PHA. La raison principale : les coûts prohibitifs des opérations de production/récupération/séparation à grande échelle ont à l'époque empêché l'introduction de ce type de polymère sur les marchés. Durant les années 90, plusieurs spécialistes en la matière se sont penchés sur la question pour convenir qu'il était difficile de les produire à moins de 5-10 $US/kg (alors que le coût pour 1 kilogramme de la plupart des plastiques conventionnels était à l'époque inférieur à 1$US/kg) et ce, même en considérant une souche bactérienne très performante (lire génétiquement modifiée) et une matière première obtenue et transportée gratuitement. La totalité des diverses stratégies développées et appliquées à travers le monde convergent vers un même constat : pour être compétitif, il est impératif de a) utiliser comme matière première un sous-produit tel un résidu de transformation agro-alimentaire et b) être installé à proximité (sinon à même) de cette source de matière première (i.e. intégration dans un procédé industriel existant) afin d'annuler les coûts d'acquisition et de transport de cette matière et ainsi abaisser le coût de production (à titre de référence, voir le résumé d'une présentation technique à un récent symposium international: http://aiche.confex.com/aiche/2006/techprogram/P66812.HTM). En ce sens, le choix privilégié par BioMatera d'implanter son usine en bordure du Saguenay afin de tirer profit d'une alimentation en eau ainsi que de la présence d'un lien ferroviaire et portuaire n'est pas justifié.
Survol de l’aspect - application
Tout plan d'affaires basé sur l'achat (et ce même si le coût est minime) de la matière première et de son transport (la compagnie propose en effet d'acheter sa matière première et de la transporter par bateau depuis certains pays du sud) est donc, dans la conjoncture actuelle, risqué à moins bien sûr que les acheteurs potentiels de ce biopolymère soit prêt à en payer le prix. Les applications visées doivent donc obligatoirement concerner des produits à valeur ajoutée. Il est fort peu probable que l’utilisation de ces polymères pour la production de sacs d'épicerie, une application proposée par BioMatera, soit rentable. De fait, bon nombre de polymères biodégradables dont les coûts de production sont nettement moins importants, sont actuellement disponibles. On n’a qu’à penser aux sacs produits à partir d'amidon.
BioMatera propose d’utiliser des installations déjà existantes (ancienne usine d'Abitibi-Consolidated à La Baie). Or, certaines applications à valeur ajoutée pourraient requérir une production dans des installations homologuées BPF (bonnes pratiques de fabrication) ce qui pourrait avoir pour effet d'augmenter significativement les coûts d'implantation voire même empêcher (économiquement parlant) l'utilisation d'une infrastructure conçue pour une autre fin (production de pâte et papier). Des propos tenus à l'antenne radio en Gaspésie (la compagnie laissait entendre qu'elle pourrait relancer l'ancienne usine Gaspesia : http://www.radio-canada.ca/regions/est-quebec/2006/06/07/012-gaspesia.asp ) laissent supposer que des installations existantes (cuves) pourraient être converties en fermenteurs, ce que tout spécialiste dans ce genre d'équipement déconseillera (voire même, démentira).
Survol de l'aspect - compétition
Les médias traitant de ce dossier n’ont que peu ou pas parlé de la compétition (les producteurs actuels de PHA). Pourtant quatre entreprises, et non les moindres, se partagent présentement le monopole de la production de PHA à plus ou moins grande échelle soit : ADM-Metabolix/ÉU, PHBISA/Brésil, Procter-Gamble/ÉU et Tianan/China.
Dans le cas du consortium ADM-Metabolix ( voir http://www.admworld.com/naen/pressroom/newspopup.asp?id=378 ), le projet d'usine (50,000 T/année) n'est rendu possible que par l'implication d'un géant de l'industrie agro-alimentaire (ADM) ayant un chiffre d'affaires dans les milliards et spécialiste de la transformation, incluant les fermentations, lequel pourra vraisemblablement absorber les pertes probables qui surviendront durant la période d'introduction au marché. Qui plus est, l'usine projetée par ADM (livraison 2008) sera située à même la source de matière première (un résidu de ses autres opérations de transformation). La société ADM dont il est question, s'est associée à la compagnie Metabolix ("spin-off" du renommé Massachusetts Institute of Technology et bien "alimenté" en ressources et en chercheurs qui y ont consacré plusieurs années de recherche), laquelle détient les brevets et demandes de brevet sur le procédé (plus de 130 touchant la production, la séparation, les applications, l'expression génétique et dont plusieurs couvrent le territoire canadien). ADM aura certainement des "munitions" pour contester (invoquer la contrefaçon), à tort ou à raison, tout autre compétiteur. Il faudra avoir les "reins solides" pour lui disputer un marché commun (ici comme aux ÉU ou en Europe).