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Une prière et un monument pour éveiller les consciences - Par Sylvain Gaudreault

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-11-14 07:01 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Qui a dit que nous vivions dans un monde désenchanté ? Récemment, deux débats d’envergure régionale ont démontré que la « fin de l’histoire » n’est pas aussi proche qu’on le pense… Je fais référence aux débats sur la prière à l’hôtel de ville de Saguenay et sur le déménagement du monument Price à Chicoutimi. Ces deux questions font prendre conscience de la pertinence et de l’importance des symboles comme points de repères collectifs. La prière en tant que rite et les monuments en tant que marques tangibles de la mémoire collective ont une dimension politique. L’actualité régionale a su nous le rappeler.

Le monument Price

Parlons d’abord de l’obélisque Price. Le projet de le déménager de son site originel au carrefour giratoire du boulevard Talbot a refait surface après avoir été enterré une première fois en 2004. L’intellectuel de réputation québécoise, voire internationale, Gérard Bouchard, a littéralement fait capoter le projet caressé par le maire Jean Tremblay en proposant de provoquer ce dernier dans une joute… verbale ! Bien sûr, le maire a décliné l’invitation. Jean Tremblay est archi populiste et soi-disant « bon communicateur », mais il ne fait pas le poids face au professeur Bouchard.

Au-delà de cet épisode shakespearien, le débat autour du monument Price force la collectivité régionale à s’interroger sur les circonstances et les conditions d’ordre historique, social, politique et idéologique qui, d’une part, ont présidé à l’érection de l’obélisque en 1882 et qui, d’autre part, serve de justification à son déménagement aujourd’hui. Cette réflexion est la bienvenue dans un contexte où la région connaît une mutation majeure de sa base économique traditionnelle.

À travers la saga du monument Price, c’est la capacité réflexive des acteurs régionaux et leur conscience du moment présent qui est en jeu. Le projet du déménagement de l’obélisque est une opportunité pour critiquer ouvertement la société régionale et son histoire. Sans trop s’en rendre compte, sous des airs de débat anecdotique, la population régionale vient de faire une action critique. Elle a réfléchi sur le monde dans lequel elle vit. Grâce à cette controverse, la population a contesté l’ordre établi, notamment le pouvoir municipal autoritaire et la présence dominatrice de la grande entreprise dans l’économie. Cent vingt-quatre ans après son inauguration, le vieux monument recèle encore un potentiel de transformation de la société régionale. Laisserons-nous passer cette occasion ?

Car il reste un carrefour giratoire à meubler… Le non-déménagement de l’obélisque représente un moment exceptionnel pour la production d’une œuvre artistique, véritable métaphore de la région et de son histoire. En 2006, malgré l’individualisme triomphant, les symboles renferment toujours une multitude de significations et d’actions pour la collectivité. Le sociologue Émile Durkheim a dit qu’un « sentiment collectif ne peut prendre conscience de soi qu’en se fixant sur un objet matériel ». Quel symbole souhaitons-nous pour illustrer l’état actuel du Saguenay-Lac-Saint-Jean, ses motivations et sa vision de l’avenir ? Voilà, il me semble, un beau défi à lancer aux artistes régionaux…

La prière à l’hôtel de ville

Le débat entourant la récitation de la prière au début des séances publiques du conseil de ville participe de la même logique que celle du monument Price. Comme le monument et malgré les apparences, le geste de la prière est vivant ; on ne peut traiter cette question en dehors du temps présent. Ce rituel n’est pas irréversible.

Si la prière était justifiée il y a cinquante ans, l’est-elle encore aujourd’hui ? Si cette question était pertinente pour le symbole du monument Price, ne l’est-elle pas a fortiori pour la prière ? Un rituel n’appartient à personne, aussi maire soit-elle… En effet, les rituels et autres symboles ont une fonction sociale. Ils servent à donner à la société une image d’elle-même, tout en favorisant l’intégration de tous les individus à la société, et ce, peu importe leur foi.

Outre le strict respect des chartes des droits et libertés, le rituel de la prière au conseil de ville pose la question de l’expression des croyances, des idéologies et des positions sociales et politiques. Ainsi, en s’acharnant à garder intact ce rituel d’un autre âge, Jean Tremblay n’est-il pas en train d’instrumentaliser la prière pour consolider sa position d’autorité ? À l’inverse, Christian Joncas, président du Rassemblement des citoyens de Saguenay et « chef de l’opposition » virtuel, ne se sert-il pas de la question de la prière pour contester la toute-puissance du maire ? Que ce soit l’un ou l’autre qui sort gagnant de ce débat, à part de faire apparaître les rapports de pouvoir, nous ne sommes guère avancés…

Je propose plutôt de profiter du débat sur la prière à l’hôtel de ville de Saguenay pour s’inspirer de l’évolution des cérémonies d’ouverture des sessions parlementaires à Québec. Depuis 200 ans, ce protocole a effectivement beaucoup changé. Ne pourrait-t-on pas faire la même chose avec la prière en transformant ce rituel tout en gardant son « noyau dur », c’est-à-dire en faire un moment de réflexion qui invite les élus à réfléchir sur le monde et à se remettre en question ?

Oui, vraiment, l’histoire est toujours en train de se faire. Malgré ce qu’on en dit, les rites et les symboles conservent à travers le temps leur incroyable force de changer l’ordre des choses.

Sylvain Gaudreault

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