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Le courage de plonger

Ce n’est pas « le néolibéralisme » qui est à la source des problèmes économiques et humains actuels, mais la façon dont les rapports sociaux sont structurés.
2006-11-13 18:59 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Les récentes déclarations de Lucien Bouchard nous ont montré ce que nous devions attendre des adeptes de l’idéologie néolibérale : des appels aux humbles salariés afin qu’ils redoublent d’ardeur au travail. N’y a-t-il pas là quelque chose de paradoxal alors que le système de l’économie financière tend à éliminer des emplois réels partout pour ne plus devenir que « virtuel » et spéculatif?

D’un côté, des appels à la productivité, au travail : de l’autre un système qui n’investit pas dans l’économie réelle, négligeant ses propres bases de production pour se réduire en une « fiction » de chiffres et d’échanges boursiers informatisés.

Avec la déréglementation des échanges commerciaux, les marchés financiers se sont constitués en nouvelle « autorité » impersonnelle au-dessus des compagnies multinationales. Ce sont eux qui commandent, et à des fins purement spéculatives « abstraites », dans le seul but d’accumuler de la valeur fictive en bourse. Les politiciens néolibéraux qui exhortent les travailleurs à se soumettre au marché ne sont que les haut-parleurs et prêcheurs de cette dynamique.

Cet exemple montre bien comment le néolibéralisme est un discours qui fonctionne « au-dessus » de la façon dont sont structurés les rapports sociaux « concrets » et les pratiques économiques réelles à l’échelle internationale. Cela tend aussi à montrer qu’une tentative de « sortie » du néolibéralisme qui voudrait ramener le Québec au capitalisme entrepreuneurial de la Révolution tranquille et de l’État-providence serait confrontée à un « sapré » problème.

Supposons que l’on élise un gouvernement progressiste au Québec qui, sur le plan des idées, serait situé plus proche du NPD que d’Hugo Chavez. Ce gouvernement aurait beau être empli de bonne volonté que cela n’empêcherait pas ses bonnes intentions de se buter aux pressions du système financier et de la structure des rapports sociaux capitalistes qui prévaudraient toujours.

Le « discours » de ce gouvernement aurait beau choisir d’ignorer ces questions pour les laisser dans une zone d’ombre, elles « reviendraient au galop » pour affirmer leur emprise sur l’organisation de la vie, de la production économiques et des relations sociales.

Ce sont des questions que la gauche québécoise a de la difficulté à considérer. Certains événements de son lourd passé l’ont dépossédé de tout un vocabulaire : celui de la théorie critique de l’économie politique de Marx. Elle se trouve donc aveugle (et muette) face aux « réalités » structurelles et culturelles qui sont le sous-bassement de l’économie et de la pensée telle qu’on les conçoit actuellement.

Sa « critique » ne s’en prend le plus souvent qu’à la « pointe de l’iceberg », soit les gestes et les paroles des politiciens néolibéraux, sans s’attaquer à la partie qui est immergée sous l’eau : les relations sociales de production.

Cela l’empêche aussi de voir à l’oeuvre dans son propre discours des éléments hérités tout droit de la conception dominante de l’ordre économique et social, éléments qu’elle reprend alors à son propre compte, ce qui « l’enferme » en quelque sorte dans la reproduction des conditions mêmes qu’elle devrait changer pour atteindre ses objectifs de liberté, d’égalité et de solidarité.

La réalité n’est jamais accessible qu’à travers la représentation, c’est-à-dire l’image qu’on s’en fait. Or, on pourrait dire que la gauche québécoise travaille actuellement avec une « image » pleine de taches d’ombre, de non-dit. Cela n’empêche pas les rapports sociaux de fonctionner « concrètement » comme le dicte le système financier. Ce n’est pas parce qu’on en parle pas que cela ne se passe pas!

De temps en temps, un événement (crash des valeurs techno en bourse, Enron, fermeture d’usine) révèle les tendances souterraines qui sont à l’oeuvre. Le plus souvent, cependant, on se contente de s’émouvoir...pour continuer ensuite de penser la réalité avec la même bonne vieille grille d’analyse qui s’arrête aux frontières du Québec de 1976.

Peut-on tolérer que les droits des entreprises deviennent plus importants que ceux des personnes? Que l’accumulation de profit entre les mains d’une petite caste de rentiers devienne le seul but de masses de travailleurs que l’on fouette et que l’on effraie pour qu’ils s’épuisent encore plus? Que les gouvernements soient réduits au rôle d’exécutant des missions du système financier international?

C’est pourtant la direction qui tend à s’imposer « par la force des choses » pendant que tout le monde regarde ailleurs, les yeux rivés à la pointe de l’iceberg. La gauche aura-t-elle le courage de plonger?

Etienne David-Bellemare
Éric Martin
Saguenay

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