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Jamais tout noir ni tout blanc - Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-11-07 14:03 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - La vie s’est beaucoup compliquée cette semaine avec la décision du gouvernement fédéral d’imposer les distributions des fiducies de revenu. Plus possible en effet de détester le gouvernement de Stephen Harper pour l’ensemble de son œuvre. C’était si simple jusque là : ils étaient guerriers, anti-Kyoto, anti-mariage entre conjoints de même sexe, ils avaient coupé dans de nombreux programmes comme l’aide pour les musées et les tournées d’artistes canadiens à l’étranger, leur volonté d’aborder le déséquilibre fiscal prenait peu à peu une texture de guimauve molle et le siège du Québec à l’UNESCO se transformait en petit tabouret branlant… Bref ils avaient tout pour se rendre détestables et si on ne savait pas toujours exactement qui étaient «les bons», au moins on savait que les conservateurs de monsieur Harper étaient «les méchants».

Une bonne décision

Et puis sans prévenir, ils ont déchiré une de leurs promesses électorales et annoncé que les fiducies de revenu existantes seront imposées à partir de 2011 et que celles qui voient le jour à partir de maintenant ne pourront pas éviter le fisc. La plupart des observateurs ont salué cette décision qui corrige une injustice : pourquoi accepter que des fiducies de revenu puissent distribuer les profits d’entreprises avant impôt alors que d’autres entreprises, celles qui sont constituées en compagnies, doivent d’abord payer leurs impôts avant de verser des dividendes aux actionnaires ?

La planque était tellement intéressante que les fiducies de revenu ont connu une croissance aussi rapide que phénoménale : elles comptent maintenant pour environ 10 % de la capitalisation boursière du Canada, soit quelque 200 milliards de dollars, alors que leur poids n'était que de 18 milliards à la fin de 2000 et de 1,3 milliard il y a dix ans. Avec les projets de Télus et de BCE, qui avaient annoncé leur intention de passer en mode fiducie de revenu, ce poids aurait augmenté d’un autre 50 milliards de dollars. Même les banques, dit-on, commençaient à songer à faire le saut.

Non seulement le manque à gagner devenait important pour l’État (on parle d’un milliard de dollars par année seulement pour le fédéral), mais la conversion en fiducie avait des effets pervers pour la santé des entreprises. Pour verser plus de revenus aux bénéficiaires de la fiducie, il devenait tentant de limiter les investissements d’entreprise et de gérer à court terme, quitte à mettre en danger l’avenir. Et puis le syndrome «tout le monde le fait» provoquait des réactions en chaîne: ainsi, si Telus compte offrir un meilleur rendement aux investisseurs en devenant une fiducie de revenu, son concurrent BCE n’a pas le choix d’emboîter le pas.

Bref, comme beaucoup d’observateurs l’avaient noté depuis des mois, il fallait que cela cesse et les conservateurs ont eu le courage de mettre un terme au régime d'exception favorisant les fiducies de revenu. L’ont-ils fait pour redorer leur image et montrer qu’ils ne prennent pas uniquement des décisions qui plaisent à leur base électorale «morale» et néolibérale ? Peut-être. Ou pour montrer qu’ils sont moins inflexibles qu’on ne le croit ? Peut-être aussi. À moins qu’ils aient seulement voulu nous compliquer la vie en brisant leur image «de méchants» …

Un Valium pour Jean Lapierre

En fait, il n’y avait que les libéraux pour se promener les masses en l’air et crier aux 25 milliards de dollars perdus par les investisseurs suite au contrecoup boursier de l'annonce du gouvernement. Beaucoup de bruit pour rien, puisque ces pertes sont virtuelles tant que les parts de fiducies ne sont pas vendues. Et de toute façon, de généreuses distributions ont déjà été versées aux détenteurs de ces parts, ce qui devrait mettre un peu de baume sur leurs pertes éventuelles.

Jean Lapierre a beau brandir l’image du brave retraité qui a investi tout son pécule dans les fiducies de revenu à cause de la promesse conservatrice de ne pas leur imposer de nouvelles taxes, j’ai l’impression que l’impact sur «le pauvre monde» sera plutôt limité. Les plus touchés seront sans doute des grands fonds qui ont, de toute façon, eu la prudence de diversifier leurs avoirs pour mieux affronter de telles situations.

Le plus ironique, c’est que les libéraux s’avouent d’accord sur le fond de la décision du gouvernement Harper. Ils reprochent essentiellement aux conservateurs d’avoir renié une de leurs promesses. Dit par ceux qui nous ont servi «je ne gèlerai pas les prix et les salaires», «un non, c’est un oui» ou «nous abolirons la TPS», ça mériterait presque un petit Valium, comme le prescrivait le ministre Fortier à ceux que la dégringolade boursière inquiétait.

Placer ainsi les libéraux en porte-à-faux était, il faut le reconnaître aussi, très habile de la part des conservateurs. Reste à voir si leur bonne action de la semaine restera un accident de parcours dans une ligne fondamentalement intransigeante ou s’ils continueront de nous compliquer la vie en devenant encore «moins méchants».

Denise Turcotte

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