- / LBR.ca / - Après plusieurs jours d’attente et de reports d’annonces, le premier ministre Jean Charest a enfin annoncé sa stratégie destinée aux travailleurs, aux communautés touchées et aux entreprises du secteur forestier. S’il n’a pas réussi à dissiper l’impression de ne pas avoir saisi à temps l’ampleur de la crise annoncée dans l’industrie forestière, le gouvernement Charest a réussi, en revanche, à confirmer une fois de plus son style de gestion dogmatique et à courte vue.
Le dogme du laisser-faire
Nous savons déjà que Jean Charest a érigé le laisser-faire économique en dogme dans la gestion des affaires publiques au Québec. L’actuel ministre des Finances, Michel Audet, avait bien résumé cette doctrine du temps où il occupait le fauteuil de ministre du Développement économique et régional : « Dans le système capitaliste dans lequel on est, il faut se dire que ce n'est pas anormal qu'une entreprise ferme. Ça fait même partie du système parfois qu'elle doive fermer pour que d'autres la reprennent pour repartir. L'important, c'est qu'il y en a plus qui repartent qu'il y en a qui ferment. C'est ça, l'économie », disait-il, sans rire, en entrevue au journal Le Devoir en mai 2003. Ouf ! Quelle compassion pour les travailleurs licenciés ! Même Adam Smith (1723-1790), le père du capitalisme libéral, poufferait devant cette formulation quasi-caricaturale du libéralisme économique.
Il ne faut donc pas se surprendre que dans son plan de relance du secteur forestier, Jean Charest fasse une large place à la rationalisation des entreprises de ce secteur. Il est difficile d’interpréter autrement son annonce à l’effet que l’enveloppe de 425 millions $ attribuée au Programme de soutien à l’industrie forestière, en mars 2006, sera désormais utilisée à des fins de prêts pour les types de projets suivants : 150 millions $ pour du financement de fonds de roulement et des projets de regroupement (lire « rationalisation ») ainsi que 275 millions $ pour des projets d’investissement et d’acquisition d’actifs (lire « fermetures d’usines »). De même, les modifications annoncées à la Loi sur les forêts visent à accroître la compétitivité des entreprises forestières en leur permettant de destiner un maximum de 10 % du volume du contrat d’approvisionnement et d’aménagement forestier (CAAF) consenti à une usine, à une autre usine de leur choix.
Quant au soutien à l’endroit des communautés victimes de la crise, le gouvernement lance de la poudre aux yeux des villages qui dépendent de l’industrie forestière. Le gouvernement annonce une aide additionnelle de 45 millions $ sur quatre ans qui servira spécifiquement à soutenir les municipalités touchées par la crise. Cette aide s’ajoute à l’enveloppe de 30 millions $ déjà prévue dans le budget 2006-2007 afin de soutenir prioritairement une bonne partie des quelque 109 municipalités qui dépendent de l’industrie forestière, portant ainsi le total de l’aide à 75 millions $. J’ai peut-être fait mes Sciences humaines sans maths au cégep, mais je sais quand même diviser 75 millions par 109, ce qui donne environ 688 000 $ par municipalité… pour quatre ans ! C’est bien peu pour réaliser des projets de diversification économique, de développement d’entreprises et de création d’emplois.
Manque de vision
Le plan Charest pèche aussi par manque de vision à long terme. Il compte un grand nombre de mesures nécessaires mais qui s’inscrivent néanmoins dans le court terme. Le gouvernement bonifie d’une part le crédit d’impôt pour la construction et la réfection de chemins forestiers et, d’autre part, il prend en charge pour les prochaines années la production des plants forestiers en vue du reboisement et les coûts liés à la lutte contre les incendies (la SOPFEU).
Le plan Charest ne dit pas un mot sur la gestion à long terme de la forêt, plus particulièrement en tenant compte de l’écosystème et dans une optique de décentralisation, tel que recommandé par la Commission Coulombe. Pourtant, le gouvernement avait là une occasion en or pour inscrire le Québec dans un processus qui ferait de lui un meneur mondial dans le domaine de l’aménagement durable de la forêt.
En matière de gestion, même les entreprises comme Abitibi-Consolidated, Bowater, SFK Pâtes et les coopératives forestières, à l’occasion des audiences de la Commission Coulombe, se sont montrées ouvertes à une forme de décentralisation en faveur des régions productrices de bois. Pour le Saguenay-Lac-Saint-Jean seulement, c’est une somme de plus de 31 millions $ en provenance des redevances de l’industrie forestière qui est allée dans le fonds consolidé du Québec pour l’exercice 2002-2003. Encore une fois, le gouvernement Charest est pris dans les griffes de son dogme : les ressources naturelles sont à tout le monde quand on en tire des redevances; mais quand ça va mal, on dit aux régions de se prendre en mains…
Si le gouvernement Charest avait été capable de voir plus loin que la prochaine échéance électorale (cet automne ? au printemps prochain ? à l’automne 2007 ?), il aurait pu proposer un plan de gestion durable en vue d’accroître le rendement des forêts. Ce plan pourrait inclure, notamment, l’intensification du reboisement et le lancement d’une réflexion collective concernant la privatisation de la forêt publique, comme cela se fait en Scandinavie qui n’est pourtant pas réputée pour être le royaume du néo-libéralisme. À terme, cela pourrait conduire à des mesures d’aide financière pour récompenser les propriétaires forestiers qui pratiquent une bonne gestion forestière, sur le modèle de la Finlande, par exemple.
En ce qui a trait à la décentralisation, on s’aperçoit encore une fois que « le gouvernement des régions » n’est rien d’autre qu’un slogan. Un véritable plan d’avenir pour relancer l’industrie forestière aurait dû faire place à une décentralisation de la planification stratégique. À partir de critères nationaux d’aménagement forestier durable, une région pourrait établir les objectifs généraux et les moyens à privilégier pour la protection et la mise en valeur des forêts sur son territoire. Avec une telle décentralisation, les régions pourraient envisager la création d’un fonds d’investissement pour la 2e et la 3e transformation du bois à partir des redevances tirées de la forêt. Un tel fonds serait beaucoup plus avantageux pour la relance à long terme des communautés touchées que l’enveloppe de 45 millions $ sur quatre ans prévue dans le plan Charest…
Et le fédéral ?
Le gouvernement Charest aurait pu aussi se montrer plus revendicateur à l’égard d’Ottawa qui a consenti une aide nettement insuffisante (30 millions $) pour les travailleurs âgés qui ont été licenciés. Pourtant, au début de 2005, le gouvernement fédéral avait accordé du financement supplémentaire de 100 millions $ au gouvernement de la Colombie-Britannique pour que ce dernier atténue les impacts de l’insecte appelé « dendroctone du pin ponderosa ». Cette province avait déjà bénéficié en 2002 d’une aide en provenance d’Ottawa de 40 millions $ sur six ans pour lutter contre l’infestation. Un travailleur forestier québécois vaut-il moins qu’un travailleur de la côte ouest canadienne? Le gouvernement Charest prend-t-il les travailleurs forestiers québécois en otage pour ne pas indisposer Stephen Harper de qui on attend des concessions dans le dossier du déséquilibre fiscal ? La question se pose…
Ce n’est pas avec quelques mesures de type sparadrap que les problèmes de l’industrie forestière se règleront à long terme. Manifestement, il ne faut pas se fier sur les représentants libéraux du Saguenay-Lac-Saint-Jean pour rappeler leur gouvernement à l’ordre.
Le résumé du rapport de la Commission Coulombe