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Alcan et la région : doigté et raison SVP - Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-10-11 06:59 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Je n’ai pas l’habitude de défendre les compagnies multinationales et je ne crois pas qu’Alcan ait besoin qu’une petite blogueuse vole à son secours. Ceci dit, deux éditoriaux publiés ces derniers jours dans Le Quotidien me laissent perplexe sur notre façon d’aborder ce géant qui génère une activité économique importante dans la région.

Dans l’un des textes, Carol Néron laisse entendre qu’Alcan se comporte en ingrate en refusant de céder gratuitement son quai Powell à la ville de Saguenay qui souhaite l’utiliser pour accueillir des bateaux de croisière. Dans l’autre, Michel Simard plaide en faveur d’une Baie des Ha! Ha! libérée de l'activité industrielle qui en ternit le paysage. Il anticipe avec bonheur le moment où cessera l’importation de bauxite et où disparaîtront les grands hangars qui servent à l’entreposer.

Drôle de message en filigrane: "pour nous remercier des 1,5 M $ qu’on vous a allongés pour l’usine de brasque, on trouverait juste normal que vous nous donniez un quai qui en vaut dix fois plus! Et tant qu'à faire, dépêchez-vous donc de fermer l’usine Vaudreuil et de nous débarrasser la baie ! " Heureusement que je ne suis pas un grand patron d’Alcan, parce que je serais bien tentée de m’envoler sur le champ pour la Chine, Oman, le Brésil ou l’Australie…

Il faudrait se brancher : est-ce qu’on en veut, des emplois industriels ? Et des salaires au-dessus de la moyenne qui se dépensent en biens et services dans les commerces locaux ? Et des PME qui gravitent autour d’Alcan et qui développent grâce à elle une expertise qu’elles peuvent exporter par la suite ? Et une industrie de deuxième et troisième transformation ?

Le «tiens» et les deux «tu l’auras»

Bien sûr, le projet de port d’escale pour les bateaux de croisière suscite les plus grands espoirs auprès de la population meurtrie de La Baie. Ces espoirs sont entretenus par une agressive campagne publicitaire où se succèdent les dépliants couleur et les messages télévisés où le maire Tremblay vante aux heures de grande écoute le potentiel d’un projet élaboré à la hâte pour rassurer une population hostile à la fusion.

L’idée de profiter du paysage exceptionnel de La Baie et d’y développer l’industrie touristique présente certainement beaucoup d’intérêt. Mais il ne faut pas se leurrer : des emplois saisonniers dépendant du bon vouloir de croisiéristes qui n’installent aucun actif chez nous et dont la destination change au gré des modes auront bien du mal à surclasser l’impact d’emplois industriels stables dans des installations construites chez nous à coup de milliards d’investissement.

Je ne suis pas une partisane de l’à-plat-ventrisme devant Alcan. Je conçois aisément que la multinationale profite d’avantages exceptionnels dans la région et qu’elle doit en contrepartie assumer des responsabilités envers la communauté régionale. Mais entre me battre pour prolonger la vie de l’usine Vaudreuil, qui transforme en alumine la bauxite reçue à Port-Alfred, et investir des millions pour accueillir des bateaux qui peuvent décider du jour au lendemain d’aller se promener ailleurs sans rien perdre ni subir aucune conséquence, mon choix est clair. Il ne faut pas transformer le quai Powell en débarcadère à touristes si cela nuit aux activités de son voisin, le quai Duncan qui alimente l'usine Vaudreuil.

L’usine Vaudreuil donne de l’emploi à environ 1 000 personnes. On annonce sa mort presque tous les deux ans depuis au moins vingt ans. Et pourtant, il s’y est réalisé des investissements de plusieurs dizaines de millions de dollars au cours des dernières années, permettant d’améliorer considérablement sa performance. On parle beaucoup de ses coûts de production élevés, mais bien moins souvent de la pureté exceptionnelle de l’alumine qu’on y produit. Avec la qualité de notre main-d’œuvre et la stabilité du Québec, qui n’a pas de commune mesure avec celle des pays du tiers-monde où se trouvent bon nombre de mines de bauxite, il s’agit d’un avantage important pour Alcan. On la comprendra bien sûr de ne pas s’en vanter, question de maintenir une certaine pression sur les syndicats locaux.

Cohabitation et développement véritable

Évidemment, dans le contexte où l’économie régionale doit se diversifier, nous devons chercher à gagner sur tous les tableaux : garder Vaudreuil et les autres activités d’Alcan, créer un maximum de nouveaux emplois industriels et développer l’industrie touristique en profitant du potentiel des bateaux de croisière. Et pour ne pas répéter les erreurs du passé, nous devons le faire avec une approche de développement durable, en mettant en valeur nos paysages.

C’est une voie qui demande beaucoup de vision et qui implique forcément un certain nombre de compromis. Il faut d’abord reconnaître qu’Alcan est un partenaire de longue date et que, quels que soient les défauts de cette compagnie, il y a pas mal pire sur la liste des multinationales sans cœur. Alcan offre à ses employés des salaires et des conditions de travail qui font l’envie de beaucoup de gens. Elle a une conduite remarquable en matière de santé et sécurité et elle a fait au cours des dernières décennies des efforts considérables pour réduire les impacts négatifs de ses activités sur l’environnement. Elle possède ici des actifs importants qu’elle ne pourrait pas abandonner facilement. Et finalement, même si ses dirigeants n’accueillent pas favorablement toutes nos demandes, on sait au moins où on peut les rejoindre. Maintenir des relations profitables avec un tel partenaire commande minimalement qu’on s’inquiète un peu de ses besoins avant de décider qu’il n’a plus besoin de son quai, que le va-et-vient de gros paquebots ne dérangera aucunement ses activités et que ses entrepôts de bauxite sont voués à la démolition prochaine.

Deuxièmement, avant de bannir toute activité industrielle des berges de La Baie pour protéger l’environnement, il faudrait au moins s’assurer que ce qu’on compte en faire procure de meilleures perspectives à long terme. Ce passage du bulletin du Programme des Nations-Unies sur l’environnement pourrait nous amener à réfléchir :

«Un navire de croisière de 3 000 passagers produit entre 400 et 1 200 mètres cubes de déchets aqueux par jour (dont les eaux usées des lave-vaisselle, des machines à laver et des douches) et environ 70 litres de déchets dangereux, parmi lesquels des produits chimiques utilisés dans le développement de photos, des peintures, des solvants, des cartouches d’imprimantes, des batteries nickel cadmium et des fluides utilisés dans le nettoyage à sec. Un tel navire produit également 50 tonnes de déchets solides par semaine. Les bateaux de croisière seraient responsables de près d’un quart des 900 000 tonnes déversées dans les océans tous les ans dans le monde .»

Troisièmement, on devrait s’assurer que les promeneurs le long de La Baie et les habitants des condos qui la borderont peut-être un jour auront de quoi payer leurs hypothèques, ce qui pourrait nous inciter à conserver différents usages pour les berges. Même si le tourisme a présentement la cote, il serait avisé d’éviter de mettre tous nos œufs dans le même panier, ce qui est incidemment une erreur que nous avons souvent commise par le passé.

Je crois profondément que le retour à la prospérité repose sur notre capacité à tempérer certains élans d’émotion et de rancœur. Un regard plus rationnel est nécessaire pour concilier les besoins et les impératifs de compagnies dont les investissements sont courtisés à l’échelle mondiale avec les aspirations d’une population qui a autant besoin d’emplois que de la préservation de son milieu naturel exceptionnel.

Denise Turcotte

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