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Vive les impôts ! Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-08-09 07:01 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Les vacances me font apprécier les impôts. Non, non, ne vous inquiétez pas, ce n’est pas parce que le soleil me tape trop fort sur la tête ! Je passe bien quelques journées à la plage, mais jamais sans mon parasol ! Je sais que l’association des mots "impôt" et "plaisir" n’est pas tout à fait naturelle. Mais les vacances me font réaliser mieux que toute autre période de l’année que mes activités préférées sont possibles essentiellement grâce à des investissements réalisés avec l’argent de nos taxes et de nos impôts.

Ainsi, lorsque je m’enfonce les pieds dans le sable pour dévorer un bon livre -bien à l’abri sous mon parasol-, c’est à la plage de Pointe-Taillon, un parc national où j’ai un accès annuel illimité pour la modique somme de trente dollars. Quelle aubaine incroyable: ces kilomètres de sable fin, ce lac immense où je peux confier aux vagues mon corps rassasié de chaleur, ces couchers de soleil qui n’en finissent plus de décliner les nuances de rose, d’orangé et de bleu, cette forêt lumineuse où je peux pédaler tout mon saoul en m’arrêtant quand bon me semble pour faire trempette ou me remplir les joues de bleuets sucrés. Tout cela pour moi qui n’ai ni les moyens d’acquérir un chalet en bordure du lac, ni la chance d’en hériter un de quelque parent fortuné.

Et puis la route que j’emprunte pour aller à la découverte d’autres coins du Québec, les musées que je visite et qui me font connaître les oeuvres fascinantes d’artistes d’ici et d’ailleurs, les festivals qui me proposent des spectacles souvent gratuits ou à prix dérisoire, les sites historiques restaurés et aménagés grâce à de généreuses subventions… tout pendant les vacances me rappelle combien le bien collectif m’amène au delà des limites de mes tout petits moyens individuels. Même les prises de sang annuelles que j’ai enfin le temps de subir à l’hôpital sans qu’on me demande autre paiement que l’empreinte de ma carte soleil.

Un outil formidable devenu fardeau abominable

Je sais que les impôts et les taxes ont mauvaise réputation. Certains, comme l’ineffable doc Mailloux, les considèrent comme un vol qui entrave la liberté individuelle. Cette conception des choses s’est beaucoup répandue depuis un quart de siècle, à mesure que les libertariens (c’est ainsi qu’on appelle les tenants d’un état minimal, voire inexistant), ont pris d’assaut la scène économique mondiale. Alors que les sociétés occidentales s’étaient employées à développer le bien public pendant une bonne partie du vingtième siècle, "l’École de Chicago", Milton Friedman en tête, a provoqué un virage important dans les années 80. Son influence sur les politiques de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux États-Unis a amorcé tout un mouvement en faveur de la réduction de la taille de l’État, un changement qui s’est traduit notamment par des privatisations et des déréglementations massives ainsi que par des compressions importantes dans les programmes sociaux.

Dans la foulée, les taxes et impôts sont devenus un fardeau qu’il faut réduire à tout prix. L’idée de mettre en commun nos ressources pour se payer ensemble ce qu’on ne peut pas s’offrir tout seul semble avoir été évacuée. Comme si nous avions tous oublié que si le choix se présentait, nous préférerions probablement avoir accès à des routes, à des hôpitaux, à de l’eau potable, à des écoles et à des parcs plutôt que d’empiler téléviseurs, motoneiges, vêtements griffés et bébelles jetables dont sont remplis les magasins Dollarama.

Il faut dire qu’ils sont nombreux à cultiver savamment cette amnésie collective. La publicité déploie des efforts considérables pour nous convaincre que notre bonheur tient à la possession de tous ces biens éphémères qui génèrent des profits durables pour ceux qui nous les vendent. Et puis il y a d’autres moyens insidieux pour démoniser les taxes et les impôts : par exemple le concept de "jour de libération fiscale", mis de l’avant par l’Institut Fraser, qui nous rappelle à chaque mois de juin que "nous commençons finalement à travailler pour nous", puisque l’équivalent de notre salaire des six premiers mois de l’année correspond à ce que nous versons en taxes et impôts. Comme si on ne travaillait pas pour soi quand notre argent sert à construire des routes, payer des professeurs, des médecins et des infirmières, analyser la qualité de l’eau potable ou surveiller les baigneurs sur la plage de Pointe-Taillon…

Le bébé et l’eau du bain

Bien sûr, il y a des mauvais choix, bien du gaspillage et même de la corruption. Le scandale des commandites est venu nous le rappeler on ne peut plus clairement il y a quelques mois, augmentant du coup le cynisme à l’égard des politiciens et la propension à se faire justice soi-même par le biais de stratégies d’évasion fiscale débordantes de créativité. Et c’est bien dommage, car c’est un cul-de-sac où seule une minorité trouve son compte : si on peut rénover sa maison ou faire réparer son auto au noir, on ne peut pas construire "en dessous de la couverte" une route à quatre voies divisées, une école ou un hôpital.

Ayant la chance de vivre dans un coin du monde où il est possible de choisir démocratiquement ceux qui nous gouvernent, nous serions avisés d’élire des gens qui travaillent pour notre bien-être collectif d’aujourd’hui et de demain, au lieu de jeter le bébé du bien commun avec l’eau du bain des gaspillages et de la corruption. Ou, si nous croyons "qu’ils sont tous pourris", à troquer quelques heures hebdomadaires de télévision pour nous engager activement, comme l’ont fait avant nous ceux qui ont permis que nos petits moyens individuels se conjuguent pour améliorer le sort du plus grand nombre. Ceux qui me lèguent toutes ces choses qui rendent ma vie plus facile que ne fut la leur : les écoles où je me suis instruite, les routes qui m’ont permis de voyager, les infrastructures culturelles qui me nourrissent le coeur et l’âme. Et la plage de Pointe-Taillon, où j’ai le luxe immense de rêver sous mon parasol pendant les vacances.

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