L’horticultrice en moi aime les fleurs, les parcs et les beaux jardins, ça ne surprendra personne. Mais pas à tout prix. Dans certains cas, j’aurais plutôt envie de dire " laissez donc faire ! ". Je pense à toutes ces plates-bandes municipales d’aspect misérable où quelques annuelles à moitié étiolées et à moitié mortes de soif survivent péniblement. Comme la butte au coin des boulevards de l’Université et Saint-Paul à Chicoutimi, ou les carrés incrustés dans les trottoirs de la rue Racine, ou les bacs de ciment du boulevard Talbot, porte d’entrée de la ville. J’ai pris quelques photos hier, voyez par vous-mêmes : vous ne pourrez pas dire que j’exagère!
Loin de moi l’idée de blâmer les jardiniers de la ville : je sais que même avec la meilleure volonté du monde, on ne transforme pas six pétunias étiolés en un luxuriant carré débordant de fleurs. Je ne blâme pas non plus l’entreprise d’où viennent les pétunias en question: quand le budget du client est insuffisant, on ne fait pas de miracles ! C’est en amont qu’il y a un problème : pourquoi saupoudrer dans la ville entière des plates-bandes minables si le budget ne permet ni de les remplir, ni de les entretenir ? Les plantes sont des créatures vivantes qui requièrent des soins : un bon sol, de l’eau, un peu d’engrais, sarclage, nettoyage et taille régulièrement. Pourquoi planter des fleurs si on sait au départ qu’on a pas les moyens de les entretenir et qu'elles auront l'air pittoyable au lieu d'embellir les lieux ?
À tout prendre, il vaudrait mieux ne conserver que quelques plates-bandes à des endroits stratégiques et les garnir comme il faut. Ça serait moins gênant…
On pourrait aussi s’inspirer de ce qui se fait ailleurs et mettre à contribution les citoyens qui s’intéressent à l’horticulture et qui ne demandent pas mieux que de participer à l’embellissement de leur ville.
Des initiatives économiques et participatives
Un nombre croissant de villes nord-américaines ont mis en place des programmes où les citoyens transforment des espaces publics en jardins, par exemple en aménageant des plates-bandes sur des bordures de rue et des terre-pleins. Ainsi, à l’initiative d’une de ses résidentes, la ville de Courtenay en Colombie-Britannique a été la première a subventionner les citoyens pour la création de plates-bandes longeant sa rue principale. Aujourd’hui, un grand "plant-in" a lieu chaque année : la ville dépose des caissettes contenant près de 30 000 plants que les résidents installent bénévolement sous la coordination du club Rotary. Pour compléter ce joyeux " PPP ", la station Pétro-Canada locale offre les hot-dogs à tout le monde en fin de journée, ajoutant au caractère festif et communautaire de l'activité.
D’autres villes ont repris l’idée et mis en place des programmes où les citoyens collaborent avec les instances municipales et fleurissent les rues de leur quartier. La ville assure la planification et des contrats de bon voisinage précisent les normes de plantation afin de s’assurer que les plates-bandes ne nuisent pas à la sécurité ni aux infrastructures municipales; ces contrats établissent aussi qui s’occupe de l’entretien.
Les bénéfices que ces villes retirent de tels programmes sont parfois étonnants : en plus d'améliorer l'apparence des lieux, de renforcer le sentiment d’appartenance et de fierté des citoyens, les rues et boulevards fleuris permettent de diminuer la vitesse des automobilistes et même le taux de criminalité.
Un peu d’imagination et d’audace
D’autres villes vont encore plus loin et considèrent l’aménagement paysager comme un investissement plutôt que comme un mal nécessaire.
Chemainus en Colombie-Britannique et Niagara-on-the-Lake en Ontario (photo) sont des petits chefs-d’oeuvre de villages où aménagement paysager, architecture coquette, vocation artistique et commerce artisanal de qualité s’unissent pour attirer et retenir les visiteurs. Plus près de nous, le Vieux-Québec (destination concurrente de Saguenay pour les croisiéristes) se démarque par ses plates-bandes et ses corbeilles fleuries attrayantes. Qu’est-ce qui nous empêche d’en faire autant ?
L’histoire du village de Chemainus pourrait tout particulièrement nous inspirer : cette municipalité de 3 500 habitants a vu son destin basculer en 1983 lorsque le moulin à scie, principal employeur du coin, a fermé ses portes. Mais un audacieux projet artistique a complètement transformé ce village ouvrier: des murales illustrant l’histoire locale ont été peintes sur les murs des maisons, un festival estival de théâtre a vu le jour, des commerces d’artisanat de qualité se sont installés et tout le village a été décoré de fleurs. Des milliers de fleurs, des centaines de magnifiques corbeilles suspendues.
Résultat de ce gigantesque effort collectif : un demi-million de touristes par an, près de 300 nouvelles entreprises et des revenus municipaux qui ont triplé en moins d’une décade pour " the little town that did " comme le dit le slogan local. Comme quoi compter seulement sur les attraits naturels et l'accueil chaleureux n’est pas toujours suffisant pour attirer les visiteurs: est-il utile de préciser que l’île de Vancouver, où est situé Chemainus, est d’une grande beauté avec sa forêt luxuriante et sa côte accidentée sur le Pacifique ? Mais personne ne songerait à s'arrêter à Chemainus si sa population n'en avait pas fait un village exceptionnel.
Lorsqu'on aspire à jouer dans la grande cour du tourisme mondial, comme Saguenay nous le promet avec son projet de port d'escale, il faut savoir que "la compétition" s'est donné du mal, que les destinations attrayantes ne manquent pas et que les touristes savent différencer la qualité de la camelote. Mais on dirait que c’est une réalité qui échappe à l’administration municipale radine que nous avons choisi d’élire contre promesse de geler nos taxes. Il semble que nos dirigeants préfèrent couper dans le budget des fleurs et gaspiller notre argent dans une coûteuse campagne de publicité visant à nous convaincre (nous, pas les touristes !!) que les bateaux de croisières constituent le projet du siècle et que des milliers de visiteurs débarqueront bientôt. Pour admirer nos pétunias moribonds sans doute ? À moins qu’on veuille faire de Saguenay une destination "apportez vos fleurs"…
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