- / LBR.ca / - Dans son édition des 13 et 14 mai 2006, le journal Le Devoir a joué à la une la question de la pertinence ou non d’exposer sous plexiglas le squelette d’Alexis le Trotteur au musée de la Pulperie de Chicoutimi. Ajoutez à cela le projet du réalisateur Pierre Gill de faire un film sur l’homme qui courait plus vite qu’un cheval et, soudainement, voici le pauvre Alexis Lapointe projeté sous les feux de la rampe 82 ans après sa mort. Peut-être que ses os ne lui font plus mal, mais ils attirent la convoitise de ceux et celles qui sentent le pactole des produits dérivés du septième art…
Le Toutankhamon de la région?
Si l’objectif du vénérable journal de la rue de Bleury était de lancer un débat et, du coup, vendre du papier, avouons que le but est atteint. Au passage, il semble souvent de bon ton au Devoir d’adopter une posture condescendante à l’égard des régions, surtout en matière culturelle. En ce sens, les propos du directeur du secteur de l’archéologie et de l’histoire au Musée canadien des civilisations à Gatineau, David Morrison, tels que rapportés par le journaliste Jean-François Nadeau, sont évocateurs : « Aucun musée respectable au Canada ne peut (…) posséder un squelette obtenu illégalement ». Ou encore : « Le musée qui a accepté un don pareil est probablement fou ». Et hop! Le stéréotype surgit. Les gens des régions sont-ils assez colons pour ignorer les principes de l’éthique archivistique et archéologique?
Évidemment, il ne viendra jamais à l’esprit du bon monsieur de remettre en question les acquisitions de son propre musée, comme les magnifiques totems autochtones de la côte ouest, par exemple. Dans tous les grands musées du monde, le visiteur est en droit de se questionner sur la manière dont les artéfacts ont pu intégrer les collections. Les populations locales ont-elles été respectées? Je pense aux riches collections égyptienne et grecques du Metropolitan Museum of Art de New York ou du Louvre de Paris, par exemple. Que dire des Français qui ont ramené comme un butin de guerre l’un des deux obélisques qui gardaient jadis l’entrée du temple de Luxor? Faudrait-il le retourner manu militari à son lieu d’origine sous prétexte d’acte de contrition historique? Vous trouvez peut-être que j’exagère. Vous pensez que je compare des choses incomparables. J’admets qu’il y a une différence entre le squelette d’un homme-spectacle et le sarcophage d’un pharaon. Alexis le Trotteur n’est pas Toutankhamon. Mais sur le fond, le principe n’est-il pas le même?
Il est inutile de refaire l’histoire. Alexis le Trotteur a été exhumé de sa fosse commune en 1966 selon des pratiques de l’époque, peu orthodoxes mais néanmoins cautionnées par l’Université d’Ottawa et par des membres de la famille du personnage. Ses restes ont été remis au Musée du Saguenay en 1975, au vu et au su de tous. Cette institution diffuse sa publicité depuis fort longtemps autour de ce squelette. Des visites scolaires sont même organisées à chaque année. Il semblerait que jamais la famille n’a voulu récupérer la dépouille de leur illustre ancêtre. Depuis trente ans, le ministère de la Culture et Patrimoine Canada tolèrent la situation. Ils subventionnent le musée et la Pulperie. N’y a-t-il pas là une forme de péremption de « l’acte criminel » dont parle monsieur Morrisson?
Marchandisation de la mémoire
Le plus cocasse (ou le plus pathétique, c’est selon) est sans aucun doute le soudain intérêt de la Société d’histoire de Charlevoix à l’endroit de la mémoire de « l’homme-cheval ». L’organisation demande officiellement la rétrocession du squelette afin de remettre en terre la dépouille d’Alexis Lapointe. Elle propose même d’ériger une sculpture à sa mémoire dans le cimetière de La Malbaie. La subite miséricorde de la Société d’histoire à l’égard de son fils longtemps honni (et non henni…) survient alors qu’est rendu public le projet de sortir en salle d’ici deux ans un film sur la légende du Trotteur… Drôle de coïncidence! Qui profite de qui? Je ne crois pas que ce serait rendre service à la muséologie et au patrimoine en général de transférer les restes du Trotteur aujourd’hui, dans un contexte où, à tout le moins, il y a apparence de marchandisation à outrance de la mémoire du personnage.
Encore une fois, le pauvre Alexis ne peut se défendre. Depuis plus de trente ans, le Musée du Saguenay tente de faire connaître ce singulier personnage, jouant sur le fil qui sépare le folklore de la science. Il faut reconnaître là, il me semble, une puissante œuvre pédagogique dans le domaine de l’ethnographie de la part d’un musée régional.
Sylvain Gaudreault
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