- / LBR.ca / - La semaine dernière, les représentants des MRC Domaine-du-Roy et Maria-Chapdelaine ainsi que le représentant de la communauté de Mashteuiasth se sont retirés du Groupe de travail régional de concertation sur les options de protection de la rivière Ashuapmushuan. Plusieurs observateurs ont conclu qu’on assiste à une querelle entre les écolos et les tenants du développement hydro-électrique de la rivière.
Moi je crois plutôt que Québec a fait preuve de beaucoup de maladresse dans ce dossier. Et que les élus du Lac-Saint-Jean sont en train de tomber dans le piège qu’on leur a tendu pour camoufler ces maladresses et mettre l’échec éventuel de tout projet de protection ou de développement de la rivière sur leur dos. Ils sont en train de démontrer que si nous ne sommes même pas capables de nous entendre entre nous en région sur ce qu’il faut faire d’une rivière, nous n’avons certainement pas la maturité nécessaire pour aspirer à gérer nos ressources naturelles et les redevances associées. Remballez votre beau référendum accepté à 92 % messieurs. Merci, bonsoir.
Des positions claires et bien connues depuis au moins deux ans
Pour comprendre ce qui se passe et ce qui est en jeu, il est très instructif de lire les mémoires déposés lors des audiences du Bureau d’audiences publiques en environnement (BAPE) en 2004. Tous les acteurs y ont exprimé de façon très claire leur position.
Les différents groupes environnementaux applaudissent et en redemandent. Le Regroupement pour la protection de l’Ashuapmushuan, le Conseil régional de l’environnement et du développement durable du Saguenay-Lac-Saint-Jean, le Comité de l’environnement de Chicoutimi, la Fondation Rivières et l’Union québécoise pour la conservation de la nature sont tous favorables au projet et proposent d’y ajouter différents aspects pour accroître le degré de protection de la rivière. L’UQCN liste pas moins de 37 recommandations qui touchent autant le processus de désignation des aires protégées que le projet de réserve aquatique de l’Ashuapmushuan.
La Société des établissements de plein air du Québec (SÉPAQ) ne semble par remettre en doute la pertinence du projet mais exprime des inquiétudes très terre à terre. Pressentie pour la gestion de la réserve aquatique projetée, la SÉPAQ soulève des difficultés potentielles quant au maintien des activités fauniques et récréatives. Elle souligne également qu’elle ne dispose pas des ressources financières nécessaires pour assumer le rôle de gestionnaire qu’on veut lui attribuer et s’inquiète que le projet soit muet à ce sujet.
Le Conseil des Montagnais du Lac-Saint-Jean est pour la protection de la rivière. Il met en relief les droits ancestraux de la communauté et replace le projet de réserve aquatique dans le contexte des négociations sur l’Approche commune. Il rappelle qu’il préconise la création d’un parc ilnu qui aurait comme objectif la protection et la conservation de la biodiversité dans l'intérêt des générations futures. Il demande le maintien du statut temporaire de réserve aquatique afin d’assurer une protection du secteur jusqu’à la conclusion d’un traité.
La MRC Domaine-du-Roy est contre le projet de réserve aquatique parce qu’à son avis, il " prive la MRC d’un outil de développement exceptionnel " (le potentiel de la rivière) et " ne constitue pas une réponse valable aux problématiques de dévitalisation et de stagnation qui affectent ses communautés ". Cette position est reprise dans les mémoires déposés par plusieurs municipalités de la MRC. On a cependant tort de l’interpréter uniquement comme la volonté d’exploiter le potentiel hydroélectrique de la rivière : elle est bien plus nuancée que cela.
La MRC évalue le manque à gagner résultant de l’abandon des activités forestières, minières et hydroélectriques et constate à juste titre que le projet de réserve aquatique ne s’accompagne d’aucune enveloppe : rien pour compenser ce manque à gagner de plusieurs dizaines de millions de dollars et rien, pas un sou en contrepartie pour assurer le développement de la réserve aquatique projetée. Au contraire, c’est le milieu qui devrait trouver le financement pour la mise en valeur de la réserve aquatique. La MRC demande donc " de suspendre le projet pour permettre à la région de proposer un projet qui tiendra compte des différentes ressources présentes sur le territoire et intègrera toutes les facettes du développement durable ". La MRC recommande que la CRÉ soit mandatée pour élaborer ce projet qui pourrait même être soumis à l’approbation de la population par voie de référendum.
La MRC Maria-Chapdelaine est favorable au projet de réserve aquatique mais soulève des bémols économiques qui la rapprochent de la position de la MRC Domaine-du-Roy : " La MRC rappelle qu’elle est en accord avec la création de la réserve aquatique projetée de la rivière Ashuapmushuan. Toutefois, avant de ce faire, elle demande une évaluation des impacts pour son territoire, autant positifs que négatifs, de cette nouvelle aire protégée afin de bien en évaluer les tenants et les aboutissants. De plus, elle exige de la part du gouvernement des compensations financières pour les pertes de revenus et d’emplois, conséquence de la création de la réserve aquatique de la rivière Ashuapmushuan si l’évaluation des impacts le démontre. " (conclusion du mémoire).
La Conférence régionale des élus (CRÉ) ne se prononce pas pour ou contre le projet mais elle reprend l’argumentation économique des MRC et recommande que la région reçoive un soutien financier pour la mise en valeur de la réserve aquatique proposée.
Un constat d’injustice
Ce qui ressort de la lecture de tous ces mémoires, c’est un sentiment d’injustice: la création d’aires protégées est une bonne idée et une nécessité absolue, mais pourquoi cela devrait-il se faire en appauvrissant les populations qui habitent le territoire qui les avoisine ?
La comparaison est facile à faire : le développement hydroélectrique de la rivière Péribonka est un projet de plus d’un milliard de dollars et les protocoles liant Hydro-Québec aux MRC Maria-Chapdelaine et du Fjord-du-Saguenay rapportent à ces dernières 113 millions $. Pourquoi les habitants de la MRC Domaine-du-Roy devraient-ils accepter avec le sourire d’être les chanceux qui hériteront d’une réserve aquatique dépourvue de budget de développement ?
Il est aussi frappant de constater à quel point les groupes écologistes sont insensibles au sort des populations et muets sur les moyens à mettre en oeuvre pour assurer le bien-être des collectivités touchées par le projet. Je comprends que la cause de la protection est noble, mais le pragmatisme élémentaire enseigne que la noblesse vient plus aisément aux humains lorsqu’ils ont le ventre plein.
Groupe de travail à l’abattoir
Finalement, comment le gouvernement québécois a-t-il pu s’imaginer un seul instant, en étant conscient de toutes les positions que je viens de passer en revue, qu’un groupe de travail pourrait proposer en quelques semaines des options de protection de la rivière qui feraient consensus ? À l’exception du Conseil des Montagnais du Lac-St-Jean qui est satisfait d’avoir été consulté aux différentes étapes d’élaboration du projet, tous les élus font part dans leur mémoire d’une grande insatisfaction face au processus : tous reprochent au gouvernement de ne pas les avoir consultés et d’avoir imposé par décret la protection de la rivière. La colère est palpable.
On comprend mieux pourquoi Québec a attendu 15 mois pour rendre public le rapport du BAPE : il cherchait à gagner du temps parce qu’il était conscient de cette colère. Il savait aussi qu’il n’avait pas un sou à mettre sur la table pour calmer le jeu. Au lieu de dégager les fonds qui auraient permis de prendre appui sur les éléments rassembleurs pour établir le consensus, il a créé un groupe de travail dont la mission était pratiquement vouée à l’échec. Il peut ainsi se laver les mains et conclure que ce sont les régionaux qui n’arrivent pas à s’entendre entre eux.
Encore l’absence de leadership
En quittant la table, les élus du Lac-Saint-Jean tentent de mettre de la pression pour mieux se faire entendre. Mais c’est un jeu dangereux face à un gouvernement qui a tendance à considérer que les ressources sont collectives seulement quand ça fait son affaire et que les populations doivent se prendre en mains (entendre se débrouiller toutes seules) quand les temps sont difficiles.
La voie de sortie passe par une solidarité qui amènerait toutes les parties à reconnaître que les collectivités touchées ont besoin de fonds pour améliorer leur sort et que la conservation a besoin de moyens pour se faire dans l’harmonie. À partir de là, toutes les positions exprimées devant le BAPE contiennent assez de bonne volonté pour qu’un consensus soit envisageable. Mais pour l’atteindre, il semble qu’il nous manque, encore une fois, un leadership régional pragmatique et rassembleur.