- / LBR.ca / - Avec la mission de l’armée canadienne en Afghanistan, les Canadiens sont en train de se faire passer en douce un changement profond de leur personnalité internationale. Habitués aux Casques bleus, les Canadiens voient maintenant leurs militaires plongés en pleine zone de combats. Il y a de quoi se poser des questions… Mais le gouvernement conservateur refuse tout débat à ce propos à la Chambre des Communes. Peut-on se fier aux délibérations secrètes du Cabinet pour traduire la volonté populaire quant au rôle international du Canada? N’appartient-il pas aux députés de se prononcer?
Attentats historiques
Le monde a changé depuis le 11 septembre 2001. Avec les attentats terroristes qui ont marqué à jamais l’imaginaire collectif des Occidentaux, nous n’avons pas la perspective nécessaire pour bien analyser les mutations géopolitiques qui ont suivi. Pourtant, il suffit de prendre à témoin la mission en Afghanistan pour s’en convaincre.
Quelques semaines après les attentats, le gouvernement Chrétien parlait de l’envoi de troupes en Afghanistan « pour une courte durée » afin de stabiliser ce pays débarrassé des talibans et, du coup, acheminer l’aide humanitaire. Le ministre de la Défense de l’époque, Art Eggleton, disait : « Nos troupes ne seront pas employées dans des missions de combat ». Jusque là, ça va. Il y a peu de différences avec les Casques bleus créés à l’initiative du Canada en 1956. La tradition de neutralité semble sauve.
Soudainement, en janvier 2002, apparaît le premier signe du changement de cap. Le ton change. Les militaires se réjouissent de partir en Afghanistan avec le rôle de combattants plutôt que de membres d’une mission de maintien de la paix dirigée par la Grande-Bretagne. Le gouvernement Chrétien a répondu « présent » à l’offre états-unienne de combattre sous son commandement aux côtés des Marines et des forces spéciales dans la région de Kandahar. Par cette décision, Jean Chrétien a rompu avec la tradition des missions pacifiques, davantage conformes à nos moyens militaires, faut-il le préciser. Il s’agit de la première opération de nature aussi offensive depuis la guerre de Corée de 1950-1953. C’en est fait des missions dites de paix pour le Canada.
L’an dernier, Paul Martin a poursuivi dans cette voie. Il a prolongé de 18 mois la mission en Afghanistan pour la reconstruction de Kandahar, ce fief des talibans. Il a augmenté les effectifs sur le terrain (déploiement de 2 300 soldats), question de faire face avec les troupes états-uniennes à la résistance armée.
Le ton et le fond
L’hiver 2006 et l’arrivée du gouvernement conservateur marquent un autre bond qualitatif pour la politique militaire, bien que Stephen Harper poursuive, au fond, la stratégie amorcée par les libéraux. Il y a d’abord le ton et la forme. Le premier ministre fait une visite surprise à Kandahar. Il parle de liberté aux militaires : « (Il) est dans notre intérêt national que l’Afghanistan devienne un pays libre, démocratique et paisible ». Il veut « renforcer le leadership international du Canada » et termine son allocution par le désormais classique « God bless Canada »…
Au même moment, les troupes canadiennes prennent la relève de leurs alliés états-uniens dans la province de Kandahar. La responsabilité de la sécurité dans la région leur appartient. C’est un officier Canadien qui commande maintenant les opérations militaires des forces de la coalition antiterroriste à laquelle refusent pourtant de participer d’autres alliés comme la France et l’Allemagne. Désormais, nos troupes ne se contentent plus de maintenir la paix, elles font la guerre… Avec tout ce que cela signifie en termes de « dommages collatéraux »! Les Canadiens sont vus comme les ennemis des talibans et de tous ceux qui les appuient au Moyen-Orient. On ne parle plus de quitter l’Afghanistan dans quelques mois ni dans un an. Les généraux n’entrevoient pas de retrait de ce secteur avant une dizaine d’années. Rien de moins!
Je reconnais que le Canada ne peut rester indifférent au terrorisme international ni à l’islamisme intégriste indigne des droits fondamentaux de tout être humain. Par contre, je déplore l’absence de débats au Parlement sur le sens à donner aux orientations internationales du Canada, particulièrement dans un contexte tendu à l’échelle internationale depuis le 11 septembre 2001.
Il y a aussi la question des coûts. Au cours des quatre dernières années, Ottawa a dépensé plus de 1,9 milliard $ pour la mission en Afghanistan. Les deux prochaines années coûteront au moins 700 millions $. Ajoutez l’aide internationale qui suit les interventions militaires et qui s’élèvera à quelque 616 millions $ pour la période 2001-2009. Le gouvernement détient-il la légitimité pour poursuivre ainsi sans débat préalable? N’est-il pas habituel de voir des dépenses de moindre envergure faire l’objet de débats entre élus? Pourquoi est-ce différent en politique militaire?
Coïncidence?
Je demeure sceptique face à ce changement de cap fondamental du Canada. Mais je suis peut-être naïf… Je devrais reconnaître que le monde a changé. La Guerre froide est chose du passé. Les Canadiens sont plongés dans un autre type de conflit et doivent changer de mentalités. Finis, les Casques bleus! Au fond, serais-je mal informé?
En revanche, depuis quelque mois, je remarque des gestes d’Ottawa qui tendent vers un rapprochement avec les États-Unis. Les derniers développements en Afghanistan auront-ils des « dommages collatéraux » positifs pour l’économie canadienne? Le nouveau gouvernement espère-t-il tirer des avantages commerciaux d’une stratégie militaire qui s’apparente à celle des États-Unis? Que reste-t-il des beaux principes de paix lorsque les impératifs économiques (et électoraux) se pointent le bout du nez? Il est normal de se poser la question. Tandis que le Canada accroît sa présence en Afghanistan, l’épineux dossier du bois d’œuvre débouche soudainement sur une solution négociée avec les États-uniens… Quelle coïncidence!