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Centre-villes: Jean Tremblay ou l'art de se tirer dans le coeur - Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-05-02 17:05 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Par ses propos irréfléchis du début de la semaine sur les centres-villes, le maire de Saguenay, Jean Tremblay, a fait beaucoup de mal au moral de notre ville, en plus de démontrer encore une fois son désespérant manque de vision et son incapacité à agir en leader.

Ainsi, selon le maire, les centres-villes sont des ensembles désuets qui se vident parce que les citoyens préfèrent magasiner dans les centres d'achats. Ainsi va la logique du marché et ce n'est pas à la Ville de payer pour revitaliser les centres-villes. Il se justifie même en ajoutant qu'il " ne faut pas aller à l'encontre du désir des citoyens ", comme si les habitants de Saguenay étaient satisfaits de l'état lamentable et de l'ambiance déprimante des lieux. Quant au patrimoine, " faut pas virer fou avec ça ", a déclaré au journal Le Quotidien l'homme qui dirige notre ville. Et comme s'il était utile d'en rajouter, il a poursuivi en déclarant le lendemain: " Si on récupère tout ce qui est patrimoine à coup de millions, ça va nous donner quoi ? On va se retrouver avec une ville patrimoine. C'est pas ça qu'on veut, on veut une ville dynamique, une ville qui marche ! "

Justement, le patrimoine " marche "

Le patrimoine fait partie de l'âme d'une ville; il est un des éléments qui peut la rendre attrayante. Il suffit de réfléchir quelques instants: qu'est-ce qui nous attire à Québec, à Paris ou à Venise ? Non, ce n'est pas leur compte de taxes gelé ni leurs magasins à grande surface !

Comme le soulignait Jocelyn Robert dans une lettre ouverte en réaction aux propos du maire, les villes " qui marchent le plus ont protégé mieux que d'autres leur passé en montrant à la face du monde leur richesse patrimoniale. […] Il ne faut pas avoir voyagé beaucoup pour savoir, Histoire à l'appui, que la culture comme ses trésors patrimoniaux sont situés dans les centres-villes. La raison en est fort simple, il s'agit toujours des secteurs les plus anciens. "

Après les usines qui ont quitté les centres-villes pour occuper des parcs industriels excentrés qui protègent mieux la sécurité et la quiétude des résidants, le commerce de masse s'est à son tour retiré des centres pour occuper des espaces plus vastes et mieux adaptés au transport dominé par l'automobile individuelle. Il est peu probable qu'on revienne en arrière là-dessus; jusque là, Jean Tremblay a raison. Mais notre changement de mode de vie s'est aussi caractérisé par une place plus grande accordée aux loisirs et par une augmentation phénoménale des voyages d'agrément. Les exemples de villes qui ont su s'adapter à cette nouvelle réalité et mettre à profit le potentiel récréatif et touristique de leur centre-ville sont nombreux. Dans chaque cas, le patrimoine et la culture occupent une place de choix et créent l'ambiance qui attire ensuite les commerces spécialisés, les services professionnels et l'économie du savoir. Le quartier St-Roch de Québec est un bel exemple, tout comme l'est Trois-Rivières dont la revitalisation du centre-ville a incidemment été fortement stimulée par la rénovation de la salle de spectacles J.-A. Thompson.

Que Jean Tremblay, qui mise tant sur un projet touristique comme les bateaux de croisières et qui se permet de jouer au prof d'histoire à la télévision communautaire parle comme s'il ignorait tout cela est à la fois renversant et très inquiétant. Et qu'il banalise l'importance du patrimoine alors que Saguenay pose sa candidature au programme de subvention Capitales culturelles du Canada avec un projet entièrement axé sur le patrimoine est carrément incompréhensible et inacceptable. Rappelons que ce programme de Patrimoine Canada permet aux villes sélectionnées de recevoir jusqu'à deux millions de dollars en subvention pour couvrir jusqu'à 75 % des coûts du projet qu'elles soumettent. Saguenay espère décrocher le titre en 2007 avec " Les chemins de la mémoire ", un projet qui mise essentiellement sur des éléments patrimoniaux comme le poste de traite de Chicoutimi, le site de fondation de Grande-Baie et l'histoire industrielle d'Arvida.

Dur coup pour le moral

Bien sûr, les moyens financiers d'une ville ne sont pas infinis et elle ne peut pas à elle seule assumer le coût de reconversion des centres-villes. Mais elle peut proposer une vision d'urbanisme et de développement, mobiliser les forces, faciliter les maillages, diffuser et partager l'expertise, encourager les initiatives et se battre pour obtenir l'appui financier des autres paliers de gouvernement. Elle peut surtout –elle a même le devoir de le faire- envoyer à sa communauté d'affaires et à l'ensemble de ses citoyens un message positif qui donne à chacun le goût de travailler de son mieux pour améliorer les choses.

En prononçant des mots qui ont été reçus comme un poignard au coeur par les commerçants des centres-villes et par de nombreux citoyens qui souhaitent sortir enfin du marasme, Jean Tremblay a encore raté une belle occasion d'être le leader rassembleur dont Saguenay a besoin. Son discours d'éteignoir n'a rien pour raviver l'espoir et la fierté, deux étincelles essentielles pour chasser la morosité et enclencher la renaissance. L'entourage du maire a beau avoir joué les " spin doctors " en organisant en catastrophe une conférence de presse le lendemain, le mal est fait et ce n'est pas l'étude à 80 000 $ de Promotion Saguenay ni les promesses de comités qui vont ramener le moral et inciter ceux qu'on appelle "les forces vives du milieu" à se défoncer à la tâche.

On appelle " tendinite " une inflammation aiguë et chronique du tendon et " bronchite " une inflammation aiguë et chronique des bronches. Je commence à croire que le pire mal qui afflige Saguenay n'est ni le déclin économique ni l'exode des jeunes, mais une maladie plus honteuse qu'on pourrait peut-être baptiser " jeannite ".

Denise Turcotte
Saguenay

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