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Tant vaut le village, tant vaut le pays

Cherkaoui Ferdous - Secrétaire général de Solidarité rurale du Québec
2006-04-21 10:11 - Commentaire d'opinion

- / LBR.ca / - Dans son «Éloge de la richesse», le journaliste Alain Dubuc fait l’apologie de la concentration urbaine comme modèle de création de richesse. L’essor du Québec comme société moderne dépendrait très largement du succès de Montréal et dans une moindre mesure de celui de Québec. Les régions seraient devenues un fardeau qui handicape notre enrichissement collectif. Si le verdict est sans équivoque, l’analyse qui le fonde se base sur trois arguments très discutables.

Le premier argument a trait à la masse critique qui confère un avantage économique à une agglomération, si son environnement urbain atteint une densité et une diversité suffisante. Si la métropole jouit d’une telle masse critique, la capitale serait quant à elle à peine d’une taille «honorable», les autres villes et les régions seraient déjà disqualifiées et la tendance les condamnerait fatalement. Le gigantisme des métropoles serait non seulement une tendance inévitable, mais il serait devenu souhaitable. Une telle thèse est doublement fausse puisque d’une part, l’hégémonie des métropoles n’est pas synonyme de succès et, d’autre part, un rapport plus équilibré entre l’urbain (avec ses villes de différentes tailles) et le rural n’est pas un handicap pour le pays, au contraire.

En effet, dans les pays européens de taille comparable au Québec, les métropoles n’accaparent aucunement une place hégémonique. Les aires métropolitaines comme Oslo (0,8 million), Dublin (1,1 million), Helsinki (1,2 million), Stockholm (1,8 million) ou Vienne (1,8 million) sont largement moins populeuses que la région métropolitaine de Montréal (3,6 millions d’habitants). Ce constat est encore plus flagrant quand on le situe en termes de proportion de la population de ces pays vivant dans ces zones métropolitaines qui varie entre 17% (Oslo) et 29% (Dublin), alors qu’elle est de l’ordre de 48% pour la région de Montréal. Avancer le modèle de polarisation métropolitaine comme le seul et unique modèle de développement possible ne résiste pas à l’analyse.

Ces mêmes pays affichent de surcroît un rapport entre le rural et l’urbain, au moins comparable, sinon plus équilibré que celui du Québec. En effet, si la Suède, la Norvège et le Danemark présentent des taux d’urbanisation se rapprochant de celui du Québec (environ 80%), la Finlande (61%), l’Autriche (65%), la Suisse (68%), les Pays-Bas (66%) ou encore l’Irlande (60%) sont nettement moins urbanisés que le Québec. Associer dans les pays occidentaux le caractère rural au sous-développement ne tient pas la route.

Le second argument décerne à certains facteurs de compétitivité comme l’entrepreneuriat, le savoir et l’innovation un caractère strictement urbain. Ces facteurs seraient devenus des «attributs urbains» génétiquement réservés aux grandes villes. Si tel était le cas, comment expliquer que Valcourt, un village de 2500 habitants, soit le berceau du leader de l’aéronautique Bombardier ? Comment expliquer que Cascades ait pu être fondée par les frères Lemaire à Kingsey Falls (2000 habitants) ? A-t-on oublié que l’un des fleurons du Québec, le Cirque du Soleil est né à Baie-Saint-Paul, un village de moins de 10 000 habitants de Charlevoix? Ailleurs, en Finlande, Oulou une petite ville mono-industrielle reculée s’est reconvertie au début des années 1980 pour devenir un fief des hautes technologies avec à sa tête Nokia, le leader mondial de la téléphonie sans fil. Et le développement des régions rurales ne passe pas forcément par de grandes entreprises comme le démontre en Italie, le modèle des districts industriels basé sur un tissu de micro-entreprises spécialisées dans des niches comme la lunetterie ou la fabrication de chaise. En Italie, ce modèle a permis de sortir des régions rurales de la pauvreté d’après-guerre pour les hisser parmi les plus riches de l’Europe occidentale.

Le milieu rural peut donc être un vivier d’innovations qui offre un cadre propice pour la création. Ces facteurs de compétitivité ne sont manifestement pas inscrits exclusivement dans l’ADN urbain. Au contraire, si le milieu rural a permis de cultiver des talents pour faire émerger des leaders, il en fera davantage dans une économie moderne qui peut désenclaver les villages par les technologies de l’information et des communications.

Le troisième argument, Dubuc l’exprime par un refus collectif d’accepter que le sort du Québec et de ses régions se joue à Montréal. Le Québec, écrit-il «a le plus grand mal à accepter que son avenir et sa capacité d’élever le niveau de vie puissent très largement reposer sur le succès de Montréal et dans une moindre mesure celui de Québec».

Cette vision qui prétend une dépendance unidirectionnelle où la survie des régions serait suspendue à l’essor de la métropole véhicule une conception de confrontation dépassée entre urbain et rural qui incite à miser davantage sur l’investissement pour le premier et considérer tout effort pour le second comme un coût improductif. Elle ignore l’interdépendance et la complémentarité entre ces deux milieux qui a façonné les grands secteurs de l’économie québécoise allant de l’exploitation des ressources, à la transformation, à la valeur ajoutée, au développement des services. Cette interdépendance est encore plus d’actualité à l’ère de l’économie du savoir si on tient compte notamment des mouvements migratoires. Dans bon nombre de pays de l’OCDE, on assiste à un renversement de la migration au profit des milieux ruraux. Ce phénomène façonne une nouvelle ruralité et amène de nouveaux métiers, de nouvelles opportunités dans les nouvelles technologies, le télétravail, les niches à forte valeur ajoutée, qui sont autant de possibilités qui s’ouvrent pour les milieux ruraux à condition que les infrastructures nécessaires suivent. Le Québec n’échappe pas à ce phénomène bien qu’il n’ait pas encore atteint la même ampleur pour renverser le solde migratoire. S’il est vrai que le Québec a besoin de sa métropole, l’inverse est aussi juste. Le Québec qui prospère est celui qui saura miser de façon complémentaire sur les forces de l’urbain et les particularités du rural dans une reconnaissance de leur apport mutuel à notre société. Accentuer les disparités économiques sur le plan territorial ne garantit pas la création de richesse, au contraire, les pays scandinaves présentent d’ailleurs les plus faibles disparités régionales à l’échelle européenne.

La ruralité n’est pas un mode de vie en disparition, bien au contraire, elle est synonyme de qualité de vie et d’un rapport au temps, à l’espace et à l’autre différent de l’urbain et qui répond à l’aspiration non seulement des ruraux, mais aussi à un nombre croissant d’urbains. Les ruraux se sont mobilisés il y a 15 ans lors des États généraux du monde rural, pour refuser la fatalité et le discours dominant et pour se prendre en main. L’histoire récente du monde rural n’est pas faite uniquement d’échecs et de fermetures, elle est aussi faite d’ingéniosité, de reconversion, et de capacité à saisir les opportunités. Aujourd’hui, ce que réclament le plus les ruraux, c’est de l’oxygène, de la latitude, de la souplesse pour sortir des carcans et des normes de la bureaucratie. Ils veulent une reconnaissance de leur capacité de prendre en charge leur développement et d’assumer des responsabilités à un échelon territorial proche de leurs préoccupations. Et cela passe par une véritable décentralisation démocratique. Le statu quo n’est pas non plus une option pour le milieu rural.

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