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Usine Port-Alfred: un petit suivi des promesses du gouvernement Charest - Par Denise Turcotte

Un texte de L'oiseau-mouche, le blogue de Pascal D'amours, Sylvain Gaudreault et Denise Turcotte.
2006-04-11 14:08 - Commentaire d'opinion

Vous souvenez-vous de la publicité publiée par le gouvernement du Québec suite à l'annonce de la fermeture définitive de l'usine Port-Alfred par Abitibi-Consolidated ? Le gouvernement Charest annonçait un plan d'action en quatre points:

  • "Aide financière aux travailleurs: prolongation d'une année de l'aide financière aux travailleurs licenciéscollectivement. Cette aide peut atteindre 900 $ par mois pour une famille.
  • Soutien à la région: imposition d'une hausse graduelle des redevances versées par Abitibi-Consolidated pour favoriser l'investissement.
  • Récupération du contrat d'approvisionnement et d'aménagement forestier (CAAF): utilisation du CAAF de l'usine Port-Alfred pour la relance de l'usine ou pour consolider l'Activité économique de la région
  • Recherche de nouveaux partenaires: participation active à une mission au Brésil pour une relance potentielle de l'usine Port-Alfred en utilisant la pâte d'eucalyptus"

    On parlait alors de gestes concrets. Un peu plus d'un an après, qu'en est-il ? Faisons le bilan point par point.

    Aide financière aux travailleurs

    Le programme de soutien pour les travailleurs licenciés collectivement dans les régions ressources "vise à aider financièrement les travailleurs qui ont fait l’objet d’un licenciement collectif afin de leur permettre de demeurer dans la région où ils occupaient un emploi, de conserver leur actif (biens, avoir liquide) et de ne pas avoir recours au Programme d’assistance-emploi (aide sociale)." Il prévoit une aide financière mensuelle de 573 $ pour un adulte, 907 $ par pour deux adultes, 170 $ par un enfant à charge plus 100 $ si l'enfant à charge est aux études.

    Dans les faits, c'est l'équivalent de l'aide sociale "sans perdre sa maison", à condition que le conjoint ne travaille pas. Et encore, le programme a seulement été prolongé d'un an, ce qui signifie que ceux qui en bénéficiaient pouvaient recevoir de l'aide sans perdre leur maison cette année. Maintenant que le programme est fini, que se passe-t-il ? Ils doivent liquider leurs biens (maison, auto, etc.) pour être admissibles à l'aide sociale. Allez leur demander s'ils sentent que le gouvernement pose des gestes concrets pour les soutenir…

    Soutien à la région

    La Loi 8 (Loi concernant la location d’une partie des forces hydrauliques de la rivière Shipshaw, adoptée en 1999) permet à Abitibi-Consolidated d'exploiter un barrage sur la rivière Shipshaw. En contrepartie, la compagnie s'engage à réaliser des investissements manufacturiers structurants d’au moins 390 millions $ d'ici la fin du bail en 2012. La Loi permet aussi au ministre de résilier le bail sans formalité ni indemnité advenant la fermeture d'une des usines de la compagnie visée par l'entente.

    En janvier 2005, le gouvernement Charest a décidé de ne pas appliquer cette disposition de la Loi malgré la fermeture de l'usine Port-Alfred. Il craignait que cela mette en péril les emplois dans les autres usines d'Abitibi-Consolidated dans la région. À la place, le gouvernement a déposé le projet de loi 99 qui prévoit l'imposition graduelle de redevances à Abitibi-Consolidated et la réduction de ces redevances si la compagnie effectue des investissements majeurs dans la région.

    Ce projet de loi timide ne fait aucune allusion au remplacement des emplois supprimés à Port-Alfred. Au contraire, la formulation vague permet beaucoup d'interprétation et ne force nullement la compagnie à créer des emplois pour bénéficier de la réduction des redevances: " Le taux de la redevance additionnelle pourra, le cas échéant, être réduit pour tenir compte des emplois créés par le locataire dans la région administrative du Saguenay—Lac-Saint-Jean et des investissements manufacturiers structurants que celui-ci a réalisés dans cette région".

    D'autre part, le montant de la redevance imposée à la compagnie, qui serait de l'ordre de 2,5 millions la première année pour atteindre plus de 10 millions en 2008, est nettement moindre que l'avantage économique que retire Abitibi-Consolidated de l'exploitation de la rivière Shipshaw. Cet avantage est généralement estimé à environ 15 millions $ par année (lorsque comparé au coût de l'électricité vendue par Hydro-Québec au tarif grande entreprise).

    Et en plus d'être bien timide, le projet de loi 99 n'est même pas encore adopté.

    Récupération du contrat d'approvisionnement et d'aménagement forestier (CAAF)

    Abitibi-Consolidated disposait d'un CAAF de 210 000 mètres cubes de bois pour l'usine Port-Alfred. Cette attribution d'une ressource collective constitue un des principaux leviers dont dispose le gouvernement pour influencer les actions de la compagnie. En 2005, le gouvernement Charest s'engageait à l'utiliser pour favoriser la relance de Port-Alfred… ou pour consolider l'activité économique de la région.

    Lors de l'inauguration de Produits forestiers Saguenay, le ministre délégué à la Forêt, à la Faune et aux Parcs, Pierre Corbeil déclarait: "Par exemple, afin de soutenir l'activité économique au Saguenay-Lac-Saint-Jean, je suis fier d'annoncer que des volumes de près de 120 000 mètres cubes ont récemment été libérés, pour l'année 2003-2004, par la compagnie Abitibi-Consolidated à la suite de la suspension des activités de l'usine de Port-Alfred. Ces volumes ont rapidement été redistribués de façon ponctuelle par le Ministère, auprès de neuf usines de sciage du Saguenay et du Lac-Saint-Jean, ce qui viendra leur donner des approvisionnements et des revenus supplémentaires."

    La consolidation des emplois a le dos large. Dans les faits, l'argument du CAAF n'a pas été utilisé pour forcer le remplacement des emplois perdus à Port-Alfred. Pire, le gouvernement Charest a accordé à la scierie Girardville, propriété d'Abitibi-Consolidated, une allocation ponctuelle de 42 500 mètres cubes de bois provenant du CAAF de l'usine Port-Alfred.

    Recherche de nouveaux partenaires

    Qui a vraiment cru au projet "Eucalyptus" dont faisait grand état le gouvernement dans son plan en quatre points ? Dans un document préparé à l'intention de la ministre Françoise Gauthier en février 2005 et dont nous avons obtenu copie, le Syndicat des employés de l'usine Port-Alfred explique que ce projet, connu depuis longtemps mais gardé secret, était considéré comme un plan B par le comité de relance qui jugeait plus prometteuses les discussions avec un éventuel partenaire européen.

    Après l'échec des discussions avec les Européens, le projet "Eucalyptus" a refait surface vers novembre 2004. Les membres du comité de relance y voyaient plusieurs contraintes, certaines difficilement surmontables, et les tentatives d'approfondir l'idée ont échoué. Plusieurs des intervenants au dossier ont convenu qu'il était important de garder le tout confidentiel afin de conserver un pouvoir de négociation avec les entreprises brésiliennes et aussi afin d'éviter les faux espoirs.

    Malgré ces mises en garde connues de tous les participants au comité de relance, le gouvernement Charest a révélé l'existence du projet "Eucalyptus" dans ce qui ressemble beaucoup à une tentative de se faire du capital politique sur une idée qui était encore très embryonnaire. On connaît la suite: la mission brésilienne a échoué.

    De quoi douter des bienfaits de l'attitude conciliante

    Dans une chronique récente, mon collègue bloggeur Sylvain Gaudreault relevait les promesses non tenues du gouvernement Charest à l'égard des régions (lire l'article). Au moment où la situation des ex-travailleurs de Port-Alfred devient de plus en plus critique, force est de constater que les engagements du gouvernement dans ce dossier n'ont pas été mieux respectés.

    Pourtant, le gouvernement libéral a montré ailleurs qu'il pouvait accorder un soutien plus "musclé" aux travailleurs et entreprises victimes de situations difficiles. Par exemple, dans le dossier de la crise opposant les Algonquins du lac Simon et de Longue-Pointe aux compagnies forestières d'Abitibi, un programme de soutien adopté sans tambours ni trompettes accorde aux travailleurs et aux entreprises touchés un dédommagement pouvant atteindre 90 % du revenu net perdu à cause de la crise. C'est que dans ce cas-là, on craignait beaucoup que la situation s'embrase. "On ne pouvait pas se permettre que le dossier s'envenime. On est donc venus en aide aux travailleurs", a expliqué à un journaliste du Devoir l'attaché de presse du ministre Corbeil, Mathieu St-Amant.

    Tout le monde a loué l'attitude positive et conciliante du Syndicat des employés d'Abitibi-Consolidated de Port-Alfred lors de la fermeture de l'usine. Au lieu de se lancer dans la confrontation pure et dure, il a privilégié la voie de la collaboration et il a participé activement à toutes les tentatives de relance. Moi aussi, j'ai toujours pensé que c'était la meilleure attitude à adopter. Mais j'avoue que des exemples comme celui de la crise en Abitibi font germer en moi des doutes troublants. Le dicton "C'est la roue qui grince qui se fait graisser" n'est pas mon préféré. Mais si j'étais un ex-travailleur de Port-Alfred, j'en aurais gros sur le coeur…

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