- / LBR.ca / - Je suis d’accord avec la Cour suprême du Canada qui autorise le port du kirpan dans les écoles. Je m’oppose aux énormités entendues ça et là sur les ondes et sur les forums, allant de la préservation de la laïcité des écoles à la douteuse comparaison entre un kirpan et une vulgaire casquette portée par les ados. Allez lire les interventions sur le forum de cyberpresse.ca sur le sujet. Vous verrez qu’il y a encore un fond d’intolérance dans notre société. Des gens vont même jusqu’à dire : « Je vais m’inventer une religion et exiger le droit d’apporter une kalachnikov à l’école ». Bon sang!
Laïcité
Réglons tout de suite une chose : le port du kirpan à l’école n’a rien à voir avec la laïcité du système d’éducation québécois. Dans cette histoire, il est question d’un individu qui réclame le droit de porter un signe religieux à l’école, comme d’autres portent une croix au cou ou une calotte juive sur la tête. Il faut faire une distinction essentielle entre un individu et une institution. Ici, il n’est aucunement question que l’institution scolaire oblige le port du kirpan, comme elle ne ramènera pas les crucifix dans les classes ou qu’elle ne forcera pas tous les élèves à manger kasher.
Quand l’école publique québécoise s’est laïcisée, on a déboulonné les crucifix. L’enseignement moral a cessé de devenir l’exception à la règle de l’enseignement confessionnel. Le jugement Multani ne remet aucunement en question cette évolution. À cet égard, le Québec a opté pour un enseignement culturel des religions. Pour forger un esprit critique chez les jeunes, cela est nettement préférable au dogmatisme d’antan. À la suite de la décision de la Cour suprême, aucune école ne mettra de côté l’enseignement de valeurs universelles au profit de la diffusion des préceptes sikhs. Attention! Évitons de mélanger deux concepts différents.
Chartes
Par ailleurs, je pense que les Québécois apprécient mal l’impact des chartes des droits et libertés dans la construction de leur identité. Tenez-vous bien. Je vais affirmer ce qui semble une énormité à première vue : Pierre Elliott Trudeau a fait une œuvre remarquable.
Ouf! Ça va? Vous pouvez continuer à lire? Comprenez-moi bien. Je suis de ceux et celles qui contestent la manière dont s’est fait l’enchâssement de la Charte dans la Constitution en novembre 1981, à l’occasion d’une « Nuit des longs couteaux » contre le Québec. Je déplore la banalisation du caractère distinct du Québec et de sa langue française, aujourd’hui assimilés dans le grand tout multiculturel canadien. Il s’agit là d’erreurs fatales pour l’unité canadienne. Elles symbolisent la dérive du fédéralisme vers un État de plus en plus centralisé. Je questionne également les trop grands pouvoir remis aux juges.
En revanche, je constate les progrès incroyables qui ont été faits quant à la promotion de l’égalité de tous les citoyens, sans égard à leur sexe, leur race, leur religion, leur handicap ou leur orientation sexuelle. Sans les chartes et les outils qu’elles ont mis en place – comme le Tribunal et la Commission des droits de la personne – bon nombre d’avancées en faveur des minorités n’auraient jamais vu le jour. Pensons simplement à la question du mariage entre conjoints de même sexe, par exemple.
Dans quelle genre de société voulons-nous vivre? Repliée sur elle-même ou pluraliste? Qui ne pense pas que les immigrants ne font pas suffisamment d’efforts pour s’adapter à leur société d’accueil? Dans notre pays dont l’histoire est une véritable courtepointe d’influences diverses, notamment autochtone, française et britannique, jusqu’où devons-nous en rester au stéréotype qui dit : « Ce sont à eux de s’intégrer, pas à nous de changer notre façon de faire »?
Contrairement à ce qui se passe en France, je suis d’avis que la formule typiquement canadienne de « l’accommodement raisonnable » a été une bonne façon de s’adapter à une société devenue multiethnique. La France, par exemple, n’en est pas là, deux cent seize ans après la révolution des droits de l’Homme et du citoyen. Sa constitution est un espèce d’être sans bras, incapable d’agir face aux discriminations directes contre ses citoyens soi-disant « égaux » devant la loi. À ce compte-là, faut-il s’étonner que ça chauffe dans les banlieues françaises?
La vraie intégration
Je suis d’avis que si le jeune Multani avait pu fréquenter plus tôt l’école avec son kirpan, celui-ci étant bien serré dans un fourreau cousu et placé sous ses vêtements, il n’aurait pas quitté l’école publique de langue française pour une école privée anglophone. Aujourd’hui, ce jeune serait peut-être davantage intéressé à contribuer à l’évolution de la société québécoise et ses camarades de classe seraient peut-être plus ouverts à l’égard des particularités de la religion sikh. Peut-être, peut-être, peut-être…
Le plus absurde, c’est que pendant que nous fendons les cheveux en quatre sur la présence ou non d’un objet somme toute inoffensif à l’école, nous passons à côté du véritable enjeu de l’intégration des minorités visibles : l’égalité de traitement dans le champ économique. À cet égard, le Québec fait figure de parent pauvre. Par exemple, selon le recensement de 2001, le Québec était la province canadienne où l’écart entre le taux de chômage des Blancs (7,8 %) et celui des Noirs (17,1%) était le plus grand. Cet écart de 9,3 % est énorme comparativement à l’écart moyen canadien qui n’est que de 4,4 %. Il n’y a pas de quoi être fier…
Continuons de regarder de travers « ces gens-là qui refusent de s’intégrer ». Refusons des mesures d’accommodement raisonnable qui ne visent qu’à poursuivre l’enrichissement culturel d’une société qui s’est constamment construite sur des apports étrangers. À ce rythme-là, nous nous apercevrons bientôt, ahuris, que la fausse laïcité sur laquelle nous déchirons nos chemises est une notion bien théorique pour ceux et celles qui se voient refuser l’accès à une école, à des emplois et à des logements à cause de leur croyance religieuse ou de la couleur de leur peau. Mais ce jour-là, il sera trop tard…
Sylvain Gaudreault
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