- / LBR.ca/ *- Ainsi Saguenay devrait embaucher une vingtaine de pompiers pour se conformer aux exigences de la CSST. Les médias en ont fait état il y a quelques jours. D'abord plus résigné qu'à l'habitude lorsqu'il a annoncé la chose, le maire Jean Tremblay a rapidement fait volte-face. Exactement au lendemain du rejet du projet de convention collective par le syndicat des pompiers au fait, une coïncidence bien trop belle pour en être une vraie.
Le maire cherche maintenant tous les moyens d'échapper à une obligation qui, selon lui, coûterait trop cher à la ville. Il faut l'entendre invoquer notre gros bon sens et nous expliquer qu'on ne peut toujours bien pas placer un pompier devant chaque maison, que ça n'a rien à voir avec la sécurité de la population, que ça concerne uniquement la sécurité des pompiers et surtout, surtout, que c'est très bien comme c'est là puisque qu'on a jamais eu de problème avant.
Bref, ce que monsieur le maire cherche à nous faire comprendre, c'est que la CSST présente une exigence exagérée lorsqu'elle décrète que quatre pompiers doivent arriver en même temps sur les lieux d'un incendie. Deux pompiers qui arrivent une ou deux minutes après les deux autres, ça reviendrait au même. Le reste doit encore être une invention de fonctionnaires bien assis dans leurs bureaux de Québec, qui fendent les cheveux en quatre et dictent des règles stupides sans se préoccuper des coûts pour les citoyens.
Je sais que beaucoup de gens trouvent chez les fonctionnaires une bonne source de défoulement mais moi j'aime à penser que ce sont des personnes comme vous et moi, des gens qui aiment généralement faire du bon travail et qui ne se lèvent pas chaque matin en se demandant ce qu'ils pourraient bien inventer pour en faire baver un max à la population. Alors avant d'avaler tout rond les arguments du maire, je suis allée lire le jugement de la Commission des lésions professionnelles (CLP) qui est à l'origine de toute cette affaire. C'est un document très instructif.
Droit de refus
L'histoire commence un matin de juillet 2001 dans une caserne de pompiers de Québec, lorsque six des neuf pompiers partent assister à une session de formation. Le capitaine Mario Girard, un des trois pompiers restés à la caserne, exerce alors ce qu'on appelle un "droit de refus".
C'est quoi un droit de refus ? C'est un mécanisme prévu par la Loi sur la santé et la sécurité du travail et qui permet à un travailleur "de refuser d'exécuter un travail s'il a des motifs raisonnables de croire que l'exécution de ce travail l'expose à un danger pour sa santé, sa sécurité ou son intégrité physique".
Comme tous les pompiers d'Amérique du Nord, le capitaine Girard a appris pendant sa formation qu'il faut une équipe de quatre pompiers pour attaquer un incendie. Tous les manuels de pompiers le disent. Les normes pour les pompiers le disent, notamment la norme NFPA numéro 1500, une norme nord-américaine qui semble être la bible du domaine et qui est reprise dans les Orientations du ministre de la Sécurité publique du Québec en matière de sécurité incendie. Les directives des pompiers de Québec le disent aussi: "aux premiers stades d’une intervention d’urgence nécessitant l’entrée d’une seule équipe dans la zone dangereuse d’un incendie de bâtiment en progression, un minimum de quatre personnes est requis, deux d’entre elles faisant équipe dans la zone dangereuse, et les deux autres demeurant à l’extérieur de la zone, prêtes à intervenir pour porter secours ou effectuer des manoeuvres de sauvetage en cas de besoin".
Alors ce matin-là, le capitaine Girard estime que si une alerte était déclenchée, sa sécurité serait menacée puisqu'il ne travaillerait pas avec une équipe complète. Son supérieur est d'accord et il envoie un pompier d'une autre caserne pour compléter l'équipe. Mais le supérieur se ravise quelques minutes plus tard et rappelle le quatrième pompier. S'en suit une série de procédures administratives et juridiques où l'employeur conteste le droit de refus et où le capitaine Girard défend son point jusqu'à la Commission des lésions professionnelles, qui lui donne finalement raison en décembre 2004 et qui ordonne à la ville de Québec de faire en sorte que quatre pompiers interviennent en même temps sur les lieux d'un incendie.
Quelques secondes, peu d'indices et des vies à sauver
Le jugement cite longuement James Gordon Routley, un expert venu témoigner en faveur du capitaine Girard. Monsieur Routley, qui a une feuille de route impressionnante en matière de gestion de services de pompiers, donne des explications très éclairantes sur ce qui se passe lors d'un incendie:
Il est possible de travailler au milieu d’un incendie pendant plusieurs minutes, si on porte un habit de protection et un appareil respiratoire, tant que la température n’a pas atteint 1000 degrés F. Mais lorsque la température dépasse les 1000 degrés F, le pompier ne peut pas travailler pendant plus de 20 secondes, même s'il est bien équipé.
Le temps requis pour que la température atteigne 100 degrés F varie considérablement mais à partir de 250 degrés F, elle augmente toujours très rapidement: il ne faut que de deux à trois minutes en moyenne pour que la température passe de 250 à 1000 degrés F.
Le stade du retour de flammes, où sont accumulés sous le plafond des gaz chauds dans lesquels se produisent des flammes non persistantes qui s’accompagnent d’une fumée dense et noire, précède de seulement deux à trois minutes en moyenne le stade de l’embrasement général, stade où on ne peut pas survivre.
Le pompier encourt un risque énorme s’il intervient dans la période qui précède immédiatement le point de retour de flammes. De plus, il ne dispose que d’indices visuels indirects pour évaluer la température et décider s’il peut encore procéder à un sauvetage.
Quatre pompiers au minimum doivent se répartir les tâches essentielles sans délai pour qu’ils soient en mesure d’intervenir de façon rapide et sécuritaire. Les pompiers doivent utiliser une lance armée et faire la ventilation des lieux afin de réduire la chaleur, maîtriser le feu, protéger les pompiers et les victimes éventuelles, diriger l’air frais dans la direction souhaitée et orienter les pompiers vers la sortie.
Un risque connu, une loi claire
On le voit, le temps est un facteur critique et quelques secondes peuvent faire la différence pour la survie des victimes. La vie du pompier qui agit sans pouvoir connaître de façon précise le niveau réel de danger est aussi liée à ces quelques secondes.
C'est en bonne partie parce que cette mécanique est connue que la CLP a donné raison à Mario Girard. La Loi sur la santé et la sécurité du travail est claire. Elle stipule que l’employeur doit prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé et assurer la sécurité du travailleur, ce qui implique notamment qu'il doit s’assurer que l’organisation du travail est sécuritaire et qu'il doit identifier, contrôler et éliminer les risques.
Bref, si tout le monde s'entend que l'attaque d'un incendie doit se faire à quatre pompiers pour être sécuritaire, qu'il en soit ainsi. Sachant que la situation risque de se présenter, on ne doit pas placer le pompier devant le dilemme d'un sauvetage tenté au péril de sa vie.
Le raisonnement sensé d'un homme d'expérience
Je ne connais pas le capitaine Girard, mais ça n'a pas l'air d'être une moumoune. Le jugement de la CLP nous en apprend un peu plus sur lui. Il est pompier depuis 1988 et capitaine depuis 1997. Il a à son actif deux sauvetages survenus justement dans des situations où moins de quatre pompiers étaient présents sur les lieux. En 1994, il a sauvé in extremis un enfant de quatre ans qui était en arrêt respiratoire. Il a reçu une lettre de reconnaissance pour "cet acte de bravoure et d’héroïsme", accompli alors que le bâtiment était à quelques secondes de l'embrasement total. Puis en mai 2001, quelques semaines avant qu'il exerce son droit de refus, Mario Girard a sauvé "de force" un homme suicidaire prisonnier d'un édifice en flammes. C'était à peine quelques secondes avant qu'une fenêtre explose sous l'effet de la chaleur.
Je suis certaine que les parents du petit garçon et la famille du type suicidaire sont reconnaissants envers le capitaine Girard. On est tous contents quand une vie est sauvée. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser à la blonde du capitaine, si jamais il en a une. Je me dis que si j'étais à sa place à elle, j'aurais beau être fière de mon homme, je ne voudrais plus jamais qu'il risque ainsi sa vie, même si c'est pour en sauver une autre.
Et puis je ne sais pas si le capitaine Girard a des enfants qui comptent sur lui pour leur lire une histoire le soir ou pour les amener jouer au hockey. Je ne sais pas s'il a réservé un voyage de pêche avec ses copains ou s'il projette un séjour en famille à Disney World. Je ne sais pas s'il aime regarder des films en mangeant du pop-corn ou s'il préfère rafistoler un chalet sur le bord d'un lac au fond du bois. Ou faire des longues randonnées de motoneige. Ça n'est pas de mes affaires. Mais je sais qu'il a le droit de rêver à tout cela comme vous et moi, même s'il a choisi d'être pompier. Et je sais que sa blonde et ses enfants ont le droit de s'attendre à ce qu'il rentre à la maison bien en vie après son quart de travail.
Alors son droit de refus je le comprend et je l'appuie. C'est l'acte sensé et responsable d'un homme qui connaît le danger, qui l'a bravé avec succès mais qui sait que l'action la plus intelligente consiste toujours à ne pas se placer dans une situation à risque, surtout quand on sait exactement ce qu'il faut faire pour l'éviter.
Après avoir échoué à faire réviser la décision de la CLP, la ville de Québec la conteste maintenant devant la Cour supérieure. Peut-être gagnera-t-elle sa cause, il y a tant de technicités en droit. Comme dans bien d'autres cas, peut-il faudra-t-il qu'il y ait mort d'homme, recommandations d'un coroner et bien des tergiversations pour que des mesures de sécurité plus strictes soient imposées à l'ensemble des villes.
Mais à partir de maintenant, vous et moi, nous savons que les pompiers courent un risque réel, connu et contrôlable lorsqu'ils sont moins de quatre à arriver sur les lieux d'un incendie où un sauvetage de victimes doit être effectué. Il n'y a jamais eu mort de pompier à Saguenay jusqu'à présent ? Nous avons eu beaucoup de chance ! En 2001, année des statistiques les plus récentes, il y a eu 9 505 incendies de bâtiments au Québec. 61 ont été mortels, emportant 66 civils et un pompier. Les lois de la probabilité sont implacables, monsieur le maire. N'étirez pas votre luck pour me faire épargner quelques sous.