- / LBR.ca/ - Grâce aux bons soins de la firme de sondage UniMarketing et de la Jeune chambre de Commerce, voilà le Saguenay-Lac-Saint-Jean doté de son cénacle du pouvoir et de l’influence. Avec la complicité des journaux de la firme Gesca, les deux organismes ont rendu public le « Top 25 » des gens qui suscitent des « vocations » de leader auprès des jeunes ou, plus prosaïquement, qu’il est préférable de fréquenter dans la région si l’on veut que son projet avance...
Comprenez-moi bien. Je suis d’accord avec l’initiative. Dans un contexte où le Saguenay-Lac-Saint-Jean connaît une phase de transition majeure sur le plan économique, il est loin d’être inutile de cibler des « têtes de réseaux », ces gens qui sont bien branchés et qui font que les choses avancent. En outre, si ces personnes peuvent inspirer « notre belle jeunesse », tant mieux!
Une telle initiative peut aussi permettre de casser les stéréotypes dépassés qui veulent que des « has been » des années 1970 voguent encore aujourd’hui sur une réputation surfaite en entretenant l’illusion qu’ils ont toujours du pouvoir et de l’influence. Dans son roman Journal d’un curé de campagne, Georges Bernanos écrit : « Il n’y a d’autre fondement de la puissance que l’illusion des misérables ». Diable! J’ai parfois l’impression que la région est remplie de misérables! Qu’il est donc difficile de sortir des ornières d’une époque révolue! Enfin…
Miséricorde!
Comme il s’agit d’une première expérience, soyons miséricordieux. Nous excuserons UniMarketing et la Jeune chambre de Commerce d’avoir commis quelques erreurs de bizut. La plus grosse d’entre elles est sans doute d’avoir confondu pouvoir et influence avec notoriété. Les deux premières notions font référence à une forme d’autorité ou à l’action qu’une personne exerce sur une autre. Quant à la notoriété, elle est synonyme de renommée ou de réputation. En confondant ainsi les genres, nous retrouvons dans ce nouveau panthéon régional des personnalités aussi différentes que le triathlonien Pierre Lavoie et l’as des jeux de coulisses, Ghislain Harvey. À part le fait d’être tous les deux originaires de La Baie, un monde les sépare! Nonobstant les qualités de chacun des 25 leaders, quelqu’un peut avoir une très forte notoriété mais un pouvoir très limité.
Il faut reconnaître que la composition du jury de huit personnes peut avoir biaisé la sélection des 25 candidats. Même s’il y a quatre hommes et quatre femmes, des jeunes, des gens plus âgés, des représentants du milieu autochtone et une représentation égale entre le Lac-Saint-Jean et le Saguenay, il reste que les membres du jury appartiennent majoritairement à la grande famille du monde des affaires qui, comme chacun le sait, a tendance à favoriser un certain ordre établi, même de façon inconsciente. Malgré leur rôle important dans la région, le monde de la culture et le milieu communautaire ou syndical étaient peu ou pas représenté à la table du jury. Du coup, on a pris le risque d’occulter tout un pan du pouvoir créateur et mobilisateur de ces milieux de vie. À ce compte-là, faut-il se surprendre de ne trouver aucun artiste parmi les 25 champions?
Autrement dit, un jury de huit personnes ayant en bonne partie le même profil professionnel a sélectionné un temple de la renommée de 25 individus. On a ensuite validé la notoriété de chacun d’entre eux par un sondage auprès d’un échantillon de 440 répondants répartis à travers la région. Quelqu’un peut-il me communiquer la marge d’erreur d’un tel sondage?
Et la politique?
Je me questionne également sur le choix du jury de ne pas considérer les politiciens. Je comprends que les élus jouissent déjà d’une bonne couverture médiatique et que les membres du jury voulaient éviter toute accusation de partisanerie. Il reste qu’une fois de trop, cela envoie le message que la politique n’est plus une zone d’influence ou un outil de changement social. C’est précisément le message contraire qu’il faut envoyer si l’on veut encourager la participation citoyenne et donner un sens au « vivre ensemble ». Cette crainte quasi épidermique du monde politique me fatigue. C’est comme s’il était impossible de trouver de modèles valables parmi les hommes et les femmes politiques. À moins que la solution soit de faire le même exercice avec la seule catégorie des élus… J’aimerais bien connaître qui a plus de pouvoir et d’influence entre Françoise Gauthier, Jean-Pierre Blackburn et Jean Tremblay!
Les initiateurs de ce « Top 25 » (je n’aime pas non plus cette expression qui me fait penser au palmarès des écoles de L’Actualité ou à la compilation hebdomadaire des disques les plus vendus…) souhaitent renouveler l’expérience annuellement. Je répète que je trouve l’idée intéressante. Toutefois, n’oublions pas le bon vieux dicton qui nous enseigne que trop, c’est comme pas assez. J’admets que nous vivons une ère où tout va très vite, mais le pouvoir est quelque chose qui se vérifie sur le temps long. Identifier à chaque année le « Top 25 » du pouvoir et de l’influence n’est-il pas une manière de banaliser l’événement? Si certains leaders ne se retrouvent pas d’une année à l’autre, cela ne prouverait-il pas par l’absurde que la méthodologie fait défaut? J’espère que la date de péremption de ces nouveaux géants est plus tardive qu’une petite année…
Afin d’éviter l’étiquette de négatif ou de jaloux, je retiens néanmoins une chose positive de cet exercice : une couple de leaders, dont Claude Villeneuve qui arrive au deuxième rang, appartient au monde de la protection de l’environnement. Je trouve cela rafraîchissant et cela me donne même espoir.