Point de rupture : Les fédéralistes furent les grandes victimes d’octobre 1995
Un commentaire de Pierre-Luc Bégin et de Patrick Bourgeois
2005-09-08 14:20 - Commentaire d'opinion
Québec, le 8 septembre 2005 - / LBR.ca / - La présentation de la première partie du documentaire Point de rupture, hier à Radio-Canada,donne des indications sur l’interprétation que les fédéralistes voudront diffuser des événements d’octobre 1995 cet automne. À n’en point douter, ces derniers tenteront de se faire passer aux yeux des Québécois pour les grandes victimes du référendum de 1995. Pourtant, ces mêmes victimes n’ont pas hésité une seule seconde avant d’employer des méthodes frauduleuses pour «écraser» les souverainistes (dixit Claude Garcia et Jean Chrétien). Mais cela, ils se garderont bien d’en parler dans tout documentaire. Il ne faudrait surtout pas qu’ils apparaissent comme les méchants de l’histoire !
Le documentaire Point de rupture réalisé à partir du livre portant le même titre et rédigé par le journaliste et ex-ombudsman de Radio-Canada, Mario Cardinal, présente les acteurs fédéralistes de 1995 comme les victimes d’un scénario fomenté par des souverainistes qui carburaient à l’émotion uniquement. Pauvres fédéralistes, comment pouvaient-ils faire face à l’irrationalité des Québécois qui considéraient le chef du Bloc Québécois, Lucien Bouchard, comme un véritable miraculé. Comment pouvaient-ils convaincre les Québécois de demeurer au Canada alors qu’ils s’apprêtaient à voter à partir d’une question référendaire qu’ils ne comprenaient même pas, c’est enfin ce qu’on prétend dans ce documentaire. Elle était pourtant très clairement posée, cette question. Il faudrait peut-être en revenir enfin de ce débat inepte et concernant la clarté d’une question que tous les Québécois sains d’esprit ont compris, à l’exception peut-être de Stéphane Dion qui a cru bon rédiger la loi C-20 pour que la prochaine question soit assez claire pour qu’il puisse lui aussi la comprendre.
Lorsqu’il était question de Lucien Bouchard, affirment les fédéralistes dans le documentaire, les Québécois étaient prêts à tout excuser. Ils étaient entre autres prêts à ne pas faire de cas du discours de Bouchard sur une race blanche qui ne faisait pas assez d’enfants au Québec, ce qui était fortement déplorable à ses yeux. Ce que le documentaire ne dit pas, c’est que durant une semaine presque complète, les médias et les ténors fédéralistes se sont acharnés sur Bouchard pour lui faire payer sa maladresse. Il fut alors accusé des pires choses :racisme, sexisme, intolérance, etc. Le premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, dut même venir à la rescousse du bloquiste en déclarant : «Comment auriez-vous voulu qu’il l’appelle, la race pâle ?». Au lieu de rappeler ces derniers événements, les auteurs de Point de rupture ont préféré donner la parole à Daniel Johnson qui était chef du camp du Non en 1995 et qui affirme sans rire dans le documentaire que les médias ont étouffé l’histoire de Bouchard sur la race blanche en 1995. Une chance que le ridicule ne tue pas.
Les fédéralistes, appuyés par Radio-Canada, tentent également de faire croire aux Québécois qu’ils furent complètement pris au dépourvu en 1995, qu’ils n’avaient pas de plan B pour faire face à la «menace séparatiste». Or, il faut savoir que si les fédéralistes paniquèrent à un certain stade de la campagne parce qu’ils craignaient alors vraiment que le camp du Oui remporte la partie, il n’en demeure pas moins que ceux-ci avaient quelques bons coups retors en réserve. Dans Point de rupture, il semblerait que les questions de l’occupation militaire du Québec après un Oui victorieux et de la non-reconnaissance d’une victoire souverainiste seront abordées dans la seconde portion du documentaire. Alors attendons. Mais nous pouvons dire tout de suite que ces deux éléments se doivent d’être considérés comme faisant partie d’un plan B puisqu’ils ne furent jamais vraiment abordés sur la place publique au cours de la campagne référendaire de 1995.
En coulisses, il en était abondamment question toutefois, et ce, jusqu’aux plus hauts échelons puisque le journaliste Lawrence Martin, dans une biographie sur Jean Chrétien, a révélé que ce dernier était d’accord pour envoyer l’armée au Québec si les souverainistes gagnaient. Mais ce n’est certainement pas tout. Mais, malheureusement, les autres éléments de ce qui doit être considéré comme un plan B des fédéralistes, les documentaristes de Point de rupture n’ont pas cru bon les traiter. Pour le bénéfice des Québécois, nous croyons qu’il aurait été important que l’on souligne la tricherie perpétrée en 1995 par le camp du Non, camp qui n’a éprouvé aucun remords lorsqu’il violait la loi référendaire du Québec. Pour les fédéralistes, ce n’était nullement un problème de dépenser plus d’argent que ce que permettait la loi référendaire. Les auteurs de Point de rupture n’osent peut-être pas le dire, mais les forces fédéralistes étaient prêtes à tout pour sauver le Canada. L’argent, les naturalisations précipitées d’immigrants et les inscriptions frauduleuses sur la liste électorale devaient les y aider d’honteuse façon. Ça, il faut bien le comprendre.
L’image que l’on dépeint des souverainistes dans Point de rupture n’est par ailleurs pas très reluisante. À l’image de la couverture médiatique de la campagne référendaire effectuée en 1995, les auteurs du documentaire ont fait passer les ténors souverainistes pour de grands indisciplinés pour qui n’importait que le pouvoir. Dans ce dessein, on a consacré de nombreuses minutes au conflit ayant opposé Lucien Bouchard, Mario Dumont et Jacques Parizeau en 1995. Les accusations de traîtres, d’extrémistes, d’irresponsables et adressées par les chefs souverainistes à leurs collègues occupent une place de choix dans ce documentaire. Il est clair qu’en traitant ainsi l’information, les auteurs ont fait en sorte que les souverainistes apparaissent comme des individus pour qui ne compte que leur gloire personnelle, eux qui ne travaillent décidément pas pour le peuple.
Il aurait été à tout le moins honnête de consacrer autant d’énergie à rapporter les conflits qui opposaient les différents acteurs du camp du Non. Et les conflits, dans ce dernier camp, il y en eut de nombreux et de très acerbes aussi. Par exemple, plusieurs fédéralistes québécois n’apprécièrent nullement que Jean Chrétien se refusa catégoriquement à faire preuve d’ouverture envers le Québec après que celui-ci aurait voté Non. Plusieurs stratèges fédéralistes étaient alors conscients que des promesses de changement provenant du fédéral étaient un gage de succès non négligeable pour le camp du Non. La fermeture, les menaces et l’entêtement de Chrétien apparaissaient pour eux comme des atouts pour les souverainistes. Mais cela, les documentaristes semblent avoir préféré ne point en traiter. Tout comme ils ont ignoré la scandaleuse campagne de peur menée par les fédéralistes en 1995 d’ailleurs.
Les auteurs de Point de rupture ont également mis beaucoup d’emphase sur les réactions négatives des Américains face au projet de pays du Québec. De nombreuses minutes y furent consacrées dans le documentaire. En contrepartie, l’acteur international de premier plan qu’était la France dans le contexte référendaire de 1995 ne retint que partiellement l’attention des documentaristes. Pourtant, Jacques Chirac avait appuyé de manière non-équivoque les souverainistes lors d’une célèbre émission américaine.
Dans Point de rupture, il y a donc un déséquilibre qui est tout à l’avantage des fédéralistes. Important est de dire que dans la première portion du documentaire, fort peu d’arguments du camp du Oui sont présentés. En cela, le documentaire est encore une fois à l’image de la couverture médiatique qui a eu lieu en 1995.Tant dans le documentaire que dans les médias, on a donné l’impression de couvrir efficacement le camp du Oui et d’agir par conséquent de façon fort démocratique. Par contre, tous plus habiles qu’ils sont les uns que les autres, les experts des communications du camp fédéraliste évitent toujours soigneusement de présenter une image positive des souverainistes lorsqu’ils couvrent leurs réalisations. Quand ils se chicanent ou qu’ils sont sur la défensive, il n’y a aucun problème pour eux à leur donner la parole. Mais quand ils passent à l’offensive ou qu’ils viennent d’effectuer un bon coup, mieux vaut donner la parole aux fédéralistes qui se chargeront de les dénigrer. Bien que subtile, la stratégie de désinformation des fédéralistes est malgré tout évidente pour tous ceux qui se donnent la peine d’analyser méticuleusement leurs gestes. Point de rupture s’inscrit dans cette campagne de désinformation, c’est indéniable.
Étant donné qu’il est néfaste de toujours se frotter à des opinions politiques provenant du même camp, les Éditions du Québécois favoriseront bientôt la diversité des points de vue eu égard à la campagne référendaire de 1995.En lançant le livre Nos ennemis, les médias. Petit guide pour comprendre la désinformation canadienne, les Éditions du Québécois permettront aux Québécois de comprendre un peu mieux les stratégies de désinformation des fédéralistes et qui s’orchestrent principalement via les médias. Via les médias, certes, mais via bien d’autres canaux aussi. Après tout, tout bon propagandiste doit savoir exploiter tous les secteurs d’activité qui sont à sa disposition. Le film et le documentaire constituent bien évidemment pour lui des outils dignes d’intérêt. Point de rupture en est une nouvelle fois la preuve.
Pierre-Luc Bégin, Éditions du Québécois et de Patrick Bourgeois, Journal Le Québécois