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« Valoriser l’aluminium de Rio Tinto – Alcan »

Par Marc-Urbain Proulx - Professeur en Économie Régionale, UQAC
2008-05-13 06:46 - Communiqué de presse


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.

 -  / LBR.ca / - Lors du Conseil d’administration de la compagnie Rio Tinto tenu à Londres le 17 avril dernier, le dirigeant Dick Evans a rejeté du revers de la main une importante proposition des députés Robert Bouchard et Sylvain Gaudreault. Celle-ci concernait la mise en vigueur au Saguenay-Lac-Saint-Jean d’un tarif préférentiel sur l’achat d’aluminium en fusion pour des besoins industriels régionaux. La réponse négative reçue s’avère tout à fait inacceptable.

Flexibilité des prix

Fixé à l’échelle mondiale par le London Métal Exchange, le prix officiel de ce métal sert de référence générale pour les transactions. Mais en réalité, il varie normalement selon les contrats d‘approvisionnement dont plusieurs échappent au LME. Divers facteurs influencent la fixation des prix réels accordés, notamment la quantité de lots livrés, la durée du contrat, les complicités corporatives, les modalités de paiements, le coût de revient. Ce dernier représente un critère de négociation très valable. Ce coût de revient de la tonne métrique d’aluminium varie d’un complexe industriel à un autre, en fonction notamment de la technologie utilisée, des coûts de transport et surtout de la tarification de l’énergie. À cet effet, une zone de production qui offre de l’énergie à prix compétitifs, génère des coûts de revient compétitifs et peut en principe avoir droit à des tarifs aussi compétitifs sur l’aluminium nécessaire à son industrialisation.

Pour justifier son refus d’un tarif préférentiel au Saguenay-Lac-Saint-Jean, Dick Evans de RTA évoque sa foi envers les mécanismes du marché. Les gens du Saguenay-Lac-Saint-Jean apprécient aussi les lois du marché. Ils offrent néanmoins chaque année plus de 2,100 mégawatts à un coût correspondant à 31% du prix moyen payé par l’industrie sur le marché mondial et à 24% du tarif industriel d’Hydro-Québec offert aux autres producteurs d’aluminium au Québec. Plusieurs expertises sérieuses ont estimé que ce tarif tout à fait hors marché représente un avantage comparatif de plus de 550 millions par année (2004). Cet avantage hydroélectrique régional historique assure en réalité la profitabilité de la division aluminium de RTA.

En conséquence, la revendication de la région Saguenay-Lac-Saint-Jean s’avère tout à fait légitime. Elle fait tout simplement appel à la flexibilité de RTA. Flexibilité qui permettrait d’offrir aux transformateurs primaires un avantage comparatif de localisation au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Un tel avantage compenserait les coûts de transport élevés reliés à l’éloignement régional des grands marchés nord-américains. En outre, ce tarif préférentiel permettrait d’offrir du matériel nouveau à prix concurrentiels pour d’éventuels clients régionaux spécifiques de la 2ème transformation de l’aluminium. En somme, la flexibilité de RTA permettrait de produire des « économies de proximité » nécessaires au développement régional.

La richesse régionale

Il est pertinent de souligner que les trois imposants investissements technologiques effectués entre 1984 et 2001 dans le secteur de l’aluminium au Saguenay-Lac-Saint-Jean, ont chacun alimenté positivement les circuits économiques régionaux et nationaux pendant quelques années. Du coup, les contrats obtenus par les maîtres d’œuvre de Montréal et leurs fournisseurs ont permis des avancées technologiques intéressantes pour leur positionnement mondial. Les trois nouvelles usines établies à La Baie, Laterrière et Alma ont par ailleurs occasionné le doublement de la production annuelle de métal pour atteindre près de 1 million de tonnes métriques, tout en réduisant l’emploi du tiers, soit une perte de 3,150 postes de travail. Après l’effervescence économique de chaque investissement, la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean se retrouve à chaque fois avec un déficit net de salariés et de ménages dans ce secteur industriel. Les investissements annoncés pour bientôt dans de nouvelles unités feront croître la production régionale d’un autre 50% mais entraîneront la poursuite du déclin de l’emploi sectoriel. Déjà 700 emplois furent encore abolis récemment avec la fermeture des cuves Söderberg à remplacer. Et la rationalisation se poursuit.

Bref, la richesse créée avec le bassin hydroélectrique du Saguenay-Lac-Saint-Jean bénéficie de moins en moins à la région, et aussi de moins en moins à Montréal puisque le siège social actuellement rénové par RTA ne sera désormais que secondaire. L’achat éventuel de RTA par BHP Billiton n’améliorera sûrement pas cette situation d’érosion de la richesse.

La stratégie de transformation

Pour juguler ce fléau du mal développement au Saguenay-Lac-Saint-Jean, les leaders régionaux misent sur la stratégie de la transformation de l’aluminium. Stratégie qui donne certes des résultats réels, notamment un total de 757 emplois (2007) au sein d’une trentaine d’entreprises qui ajoutent de la valeur au métal gris. Or, ce baume sur les blessures économiques régionales demeure insuffisant. D’où l’importance pour les stratèges de trouver de nouveaux moyens.

La désignation de la « Vallée de l’aluminium » par le gouvernement du Québec s’inscrit parfaitement en ce sens. Dans cette zone économique ciblée, on y retrouve divers services d’accompagnement, de formation, de conception, de financement et des allègements fiscaux. Sont présents aussi plus de 400 effectifs en R&D (recherche et développement) localisés dans le Centre de recherche de RTA (40%), dans les entreprises (25%) et de plus en plus dans différents centres, chaires et laboratoires publics. On y trouve en outre un bureau industriel RTA pour protéger les intérêts monopolistiques régionaux de la multinationale, tout en offrant des coups de pouce appréciés par le milieu.

Bref, la structuration industrielle régionale est belle et bien engagée. Pour poursuivre sa lancée d’une manière dynamique, cette filière industrielle régionale nécessite impérativement une impulsion forte par une implication accrue du principal bénéficiaire de la richesse hydroélectrique régionale. Implication qui passe actuellement et non exclusivement par l’attraction d’entreprises en offrant minimalement du métal en fusion à un tarif préférentiel. Ce qui permettrait de recruter de nouvelles activités dans le segment industriel de la 1ère transformation. Segment qui, dans sa faiblesse actuelle, contraint la structuration en aval de la filière industrielle reconnue comme créneau régional d’excellence au Québec.

L’avenir de l’industrie

Le passé récent a illustré que le Québec représente une localisation mondiale avantageuse avec six investissements majeurs et deux autres en cours. Face à la forte demande des pays émergents, plusieurs autres projets d’investissement sont anticipés pour le Québec dans le futur rapproché. Si l’énergie est disponible. En considérant la demande actuelle d’énergie aux Etats-Unis, la compagnie Alcan a certes signé, en décembre 2006, un partenariat d’affaire inespéré avec Québec. Du coup, son autonomie énergétique prit alors une grande valeur dans un contexte de croissante rareté mondiale. La surenchère conséquente subie en 2007 a conduit à l’achat de cette compagnie par Rio Tinto au double de la valeur boursière d’octobre 2006. Si pour l’instant les dirigeants de la nouvelle entité RTA se réjouissent toujours, leur manque de flexibilité face à leur milieu d’accueil risque de tarir la source québécoise de cette industrie mondiale, notamment lorsque la demande américaine d’énergie se réaffirmera fortement.

Car les fuites financières vers Londres et la perte massive d’emplois remplacés par la technologie illustrent crucialement que le Québec est en déficit de retombées pour compenser le vaillant soutien à la profitabilité de cette industrie friande d’énergie, de R&D, d’infrastructures de transports de qualité, de stabilité opérationnelle, de sécurité. Outre les apports non négligeables tirés des investissements consentis régulièrement, ces retombées recherchées au Québec se situent à deux endroits. Premièrement, dans des tarifs d’électricité optimaux tels que ceux qui furent accordés récemment à l’aluminerie de Baie-Comeau. Et ensuite, dans la valeur ajoutée en transformant davantage le métal là où il est fondu avec l’hydroélectricité à tarif avantageux.
 
Marc-Urbain Proulx
Professeur en Économie Régionale, UQAC

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