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Pourquoi occuper la périphérie nordique - Marc-Urbain Proulx

Dans ce texte, nous identifions cinq raisons principales qui justifient la poursuite des efforts en matière d’occupation des territoires nordiques par les autorités publiques.
2008-03-11 08:39 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.
Routes d’accès aux territoires nordiques du Québec
Routes d’accès aux territoires nordiques du Québec

- / LBR.ca / - Le Québec s’est toujours préoccupé de sa vaste périphérie nordique. Il nous suffit de penser aux succès économiques de la Côte-Nord, du Témiscamingue, de l’Abitibi, de la Haute-Mauricie, du Saguenay–Lac-Saint-Jean et évidemment de la Jamésie. On a occupé et mis en état de produire les territoires nordiques, par la construction d’infrastructures, l’attraction de capitaux, la mise en place d’équipements publics et la création de milieux de vie de qualité. D’autres succès territoriaux viendront dans le futur à Caniapiscau, au Labrador, sur la Basse-Côte-Nord, dans l’Ungava, dans le Bas-Saguenay, aux Monts Otish. Ils permettront de créer de la richesse et alimenter le développement pour ces lieux, mais aussi pour tout le Québec.

Dans ce texte, nous identifions cinq raisons principales qui justifient la poursuite des efforts en matière d’occupation des territoires nordiques par les autorités publiques.

Alimenter tout le système urbain du Québec

Tout développement économique en périphérie nordique québécoise alimente les petits, moyens et grands centres urbains de manière hiérarchique jusqu’à la métropole Montréal, en passant par les avant-postes que sont Amos, Chibougamau, Sept-Îles, Matawinie, La Tuque, Dolbeau, Saguenay,Trois-Rivières. L’occupation des territoires nordiques profite en réalité à tout le réseau urbain, jusqu’à la métropole qui, selon nos estimés, retire de 15% à 25% de retombées financières de tous les investissements effectués dans la périphérie nordique du Québec. Or à chaque année, entre 60% et 70% des investissements industriels totaux du Québec s’effectuent en périphérie éloignée de Montréal, notamment au nord, dans des centrales hydroélectriques, des papetières, des mines, des alumineries, des scieries, des usines de poisson et bientôt des unités de production d’énergie éolienne et biomasse. Ces investissements alimentent les circuits économiques des centres urbains localisés plus au sud grâce à la demande de matériaux, d’équipements, de services. En réalité, les activités en opération dans la périphérie nordique du Québec possèdent généralement leur siège social dans une ville du sud, très souvent à Québec ou Montréal, y drainant ainsi la demande et aussi les profits.

Rentabiliser les investissements du passé

Une autre excellente raison qui participe à la justification actuelle des efforts publics consentis pour une occupation mieux maîtrisée des territoires nordiques réside dans la rentabilisation des investissements passés. Les acquis s’avèrent considérables à cet effet, notamment des infrastructures de transport et de communication (ports, aéroports, chemins de fer, routes, chemins forestiers, réseau téléphoni¬que), des ouvrages hydrauliques (barrages, digues, bassins de retenue, centrales hydroélectriques) et des équipements pour la santé, l’environnement, l’éducation, les loisirs, le sport, les services communautaires, le tourisme, etc.;

Pour des raisons d’accessibilité nordique et de qualité de vie des populations, ces réseaux d’infrastructures et d’équipements publics seront complétés dans le futur. Des choix en matière d’aménagement et de développement seront effectués dans un esprit d’équilibre spatial global entre les divers lieux et les divers milieux.

Exploiter durablement les ressources naturelles

Ce qui nous conduit à l’enjeu de l’exploitation durable des immenses bassins de res¬sour¬ces naturelles qui caractérisent la vaste périphérie nordique du Québec. Une meilleure maîtrise de l’occupation des territoires nordiques signifie le respect optimal du principe de durabilité dans la gestion des ressources naturelles. Mis à part les ressources exploitées actuellement, le Québec nordique recèle un potentiel non négligeable, notamment d’importants bassins hydroélectriques, des gisements éoliens, des réserves imposantes d’eau douce, un potentiel minier considérable, des forêts boréales immenses, des terres fertiles d’essences nordiques, un fort potentiel récréotouristique dans des niches en demande croissante.

Selon notre lecture, le développement durable ne signifie aucunement l’arrêt des activités économiques reliées à l’exploitation des ressources naturelles, mais bien l’application de critères reliés à la viabilité à long terme de ces activités.

Cultiver un « jardin nordique »

Si l’application du principe de durabilité exige le respect de la pérennité des ressources naturelles, le principe d’efficacité demande quant à lui une exploitation optimale de ces facteurs de création de richesse et de développement, notamment lorsque le renouvel¬lement est assuré et que les effets externes sont limités.

À cet effet, la nécessité du jardinage des divers territoires nordiques à léguer aux générations futures s’inscrit telle une action prioritaire dans les efforts collectifs du Québec vers une meilleure maîtrise de l’occupa¬tion du vaste espace. Nous pensons ici à la forêt boréale, bien sûr, pour laquelle un vaste chantier d’aménagement est lentement amorcé actuelle¬ment afin de rendre cet immense parterre plus productif. Soulignons aussi les diverses ressources à valoriser dans la taïga et la toundra, notamment des matières ligneuses encore sous exploitées. L’agriculture nordique dont le bleuet, la canneberge, le chicouté représentent des exemples de rentabilité, ouvrira sur d’autres niches reliées notamment à la médecine naturelle. Existent aussi des potentialités intéressantes avec l’élevage exotique. Et que dire du potentiel relié à l’élevage marin dans le golfe du Saint-Laurent. Bref, ledit jardinage nordique prendra tout son sens dans le futur rapproché.

Maîtriser la propriété des territoires

L’occupation des territoires nordiques du Québec répond finalement à une nécessité sous l’angle d’une meilleure maîtrise de la propriété de ces territoires. Signalons à cet effet qu’il fut relativement facile au Conseil privé de Londres de concéder le Labrador à Terre Neuve en 1927 puisque ce territoire ne contenait pas de population francophone ou québé¬coise clamant la propriété collective. Fait incontournable qui alimente les craintes actuelles à propos de l’érosion de la population de plusieurs lieux périphériques. On sait en outre, que la périphérie nordique fait face aussi à un phénomène d’effritement de la propriété locale et régionale des diverses activités économiques, notamment dans la forêt, la pêche, le commerce.

A cet effet de propriété territoriale, signalons par ailleurs les revendications de plusieurs communautés périphéri¬ques, notamment le Nunavik qui a acquis récemment un premier degré d’autonomie territoriale. Il faut aussi souligner les efforts d’appropriation de la nation Cris par l’entremise de ses sociétés de développement. Que dire aussi à cet effet, des succès territoriaux de Issipit, Fermont, Mashteuiatsh et autres Sacré-Cœur. D’autres instruments d’appropriation territoriale sont à inventer par les collectivités.

Conclusion

L’occupation des territoires nordiques du Québec répond à un modèle d’organisation spatiale fort différent de celui qui prévaut au sud, dans la vallée du Saint-Laurent. Dans cette vaste vallée relativement homogène, le modèle classique à base de centralité et de hiérarchie colle bien à la réalité de l’imbrication des divers lieux et milieux. Alors que pour la périphérie nordique, le modèle qui s’impose illustre plutôt le rôle de l’accessibilité territoriale qui dessine des « corridors de pénétration ». Il s’agit des corridors Amos – Radisson - Caniapiscau, Saguenay – Chiboughamau – Némiscau, Baie-Comeau – Manic - Labrador City ainsi que Sept-Îles – Havre-Saint-Pierre - Natashquan. La voie ferrée entre Sept-Îles et Schefferville trace aussi, de manière moins importante cependant, un corridor de pénétration des territoires nordiques.

Ces corridors verticaux visualisés par la carte annexée poursuivront éventuellement leur lancée avec les axes Chibougamau - Caniapiscau – Kuujjuaq et Natashquan – Blanc Sablon. Aussi l’occupation des territoires nordiques semble passer actuelle par la construction déjà anticipée de liens routiers horizontaux pour former deux « couronnes nordiques », soit celle de Chibougamau – Manic et celle de Caniapiscau – Labrador City qui s’ajouteront à la couronne Goose Bay – Red Bay déjà en construction au Labrador. De telles couronnes d’occupation nordique permettront éventuellement un accès continu à de très vastes territoires à occuper.

Marc-Urbain Proulx
Professeur en Économie Régionale, UQAC

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