- / LBR.ca / - La docilité actuelle du Saguenay-Lac-Saint-Jean face à Rio Tinto – Alcan (RTA) n’offre pas le bon signal au siège social de Londres. Le milieu régional de l’aluminium nécessite plutôt un repositionnement de son « lobbying » dans le but de tirer un bénéfice optimal de sa contribution énergétique exceptionnelle à la profitabilité de cette corporation. Trois raisons principales que voici militent en faveur d’un tel repositionnement régional ferme et vigoureux.
D’abord, avec l’intensification technologique en cours dans l’industrie de l’aluminium, fut modifié le rapport vertueux entre l’investissement et l’emploi. Ce phénomène a été illustré clairement lors de l’établissement des trois dernières alumineries (La Baie ; Laterrière ; Alma), soldé par la perte régionale du tiers des postes de travail dans ce secteur, tout en permettant cependant le doublement de la production de métal gris. Malgré les gains salariaux par poste, la région subit au total une perte importante du nombre de ménages. En compensation pour cette érosion, RTA paie désormais des redevances à Québec, s’efforce à maximiser les retombées régionales de ses projets et alloue une panoplie de petites subventions au milieu par l’entremise d’un système de relations publiques très performant. Notre analyse nous permet d’estimer que ce n’est pas suffisant, en particulier lorsque RTA réduit encore les emplois. La région nécessite d’autres compensations de cette corporation pour l’important avantage comparatif consenti par notre bassin hydrographique en offrant annuellement plus de 2,100 mégawatts dont le prix de revient estimé correspond à 31% du prix moyen mondial payé par l’industrie et à seulement 24% du tarif industriel appliqué aux autres producteurs d’aluminium au Québec.
Sous l’angle de cette compensation régionale à bonifier, la sympathie traditionnelle des dirigeants québécois de la corporation Alcan, plus ou moins complices, a perdu beaucoup d’influence depuis l’intégration de cette multinationale canadienne par Rio Tinto. Car au siège social de Londres, le Saguenay-Lac-Saint-Jean devient une simple région à travers d’autres localisées en Australie, en Afrique du Sud, dans les Émirats arabes…. qui revendiquent toutes des retombées pour leurs efforts énergétiques consentis à la production d’aluminium primaire. En réalité, le redéploiement mondial de cette industrie dans un contexte de rationalisation attise les démarchages et les représentations. La région doit alors instrumenter les dirigeants québécois de RTA afin de les aider à défendre les intérêts collectifs supérieurs du Saguenay- Lac-Saint-Jean. En ce sens, des signaux forts à l’égard de la fragilité de la paix sociale régionale nous apparaissent plus appropriés que le contraire. Dans cet esprit d’un rapport de force actualisé au nouveau contexte, la faible réaction actuelle de la région indique au siège social de Londres que le « joyau de la couronne » s’avère satisfait de son sort.
Il est pertinent de signaler en troisième lieu que malgré les ententes de production signées par les gouvernements supérieurs, les villes et les régions de la planète cherchent de plus en plus à se positionner dans le contexte de la mondialisation. Elle visent à devenir des« Global City-Region ». Pour ce faire, la tendance est clairement à la signature de « convention de développement territorial ». Dans le domaine de l’aluminium, on a constaté à cet égard le récent litige de Kitimat en Colombie Britannique qui a obligé RTA à « ajouter de l’eau dans son vin ». À Halfnarfjordur, le projet de RTA pourtant bel et bien contractualisé avec l’État islandais, fut refusé récemment par un référendum local. Dans le projet Coega en Afrique du Sud, là aussi les autorités territoriales ont joué un rôle important dans les négociations avec RTA afin de maximiser les retombées de leur généreux accueil en matière d’énergie, de main d’œuvre, d’infrastructures. Rusal, Alcoa, Norks Hydro et autres acteurs industriels subissent le même phénomène au Nigéria, en Guinée, au Brésil, au Qatar. Bref, les conditions locales et régionales d’accueil sont de plus en plus négociées entre partenaires par un mécanisme institutionnel approprié. Et ce pour deux excellentes raisons que nous évoquerons très rapidement faute d’espace.
Primo, parce que les lots d’énergie pour alimenter les alumineries sont de plus en plus rares sur le marché mondial, les pays du golfe persique ayant désormais épuisé leurs immenses surplus de gaz. Secondo, parce que la faisabilité sociale des projets s’avère de plus en plus délicate à obtenir de la part des groupes locaux.
Bref, les conditions sont à l’œuvre pour solliciter fortement les « Global City-Regions » de la planète à reformuler clairement leur offre en matière de conditions d’accueil des grandes corporations mondiales dans l’aluminium (et dans d’autres industries), par ailleurs si nécessaires à leur développement territorial. Au Saguenay-Lac-Saint-Jean, cette sollicitation intervient notamment dans le contexte de la mise en œuvre du concept de grappe industrielle appelée « Vallée de l’aluminium ». À cet effet de structuration d’un secteur industriel, deux conditions nous apparaissent essentielles à remplir dans le processus en cours. D’abord visualiser la filière industrielle dans son entier, de l’énergie en amont jusqu’à la commercialisation en aval, en passant par la raffinerie d’alumine, les équipementiers, et évidemment les 2ème et 3ème transformations, sans exclusivité cependant. L’excellence doit s’appliquer dans tous les segments afin de maximiser les retombées, notamment dans les services spécialisés, le recyclage, la 1ère transformation. Ensuite, l’élaboration du contenu de la « convention régionale de développement » à offrir à RTA doit impliquer des représentants de l’ensemble complet des acteurs régionaux, soit les centres de R&D et la SVA bien sûr, mais aussi les industriels, les élus politiques, les syndicats, les sociétés de développement, les ministères concernés, la formation professionnelle, le financement, les environnementalistes, les services aux entreprises, l’enseignement supérieur. Pour la représentativité de ces nombreux acteurs, chaque collège électoral activé deviendra source de créativité et d’innovation par une animation bien ciblée sur les enjeux.
Le « lobby » régional actuel de l’aluminium doit réagir globalement et promptement : des établissements régionaux sont à sauver comme Vaudreuil et le CRDA ; d’autres sont à prospecter, notamment une méga aluminerie, des usines de transformation 1ère, 2ème et 3ème ; des scénarios ambitieux sont nécessaires pour le complexe Jonquière ; des « effets de grappe » sont attendus à travers les multiples et divers acteurs de la « Vallée de l’aluminium » ; de nouveaux signaux sont à expédier à Londres.