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« Bravo Monsieur Evans ! » Marc-Urbain Proulx, CRDT, UQAC

Maintenant que la transaction entre Rio Tinto et Alcan a franchi toutes les étapes officielles, nous devons lever notre chapeau bien haut à son artisan principal
2007-10-30 18:25 - Commentaire d'opinion


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.

- / LBR.ca / - Maintenant que la transaction entre Rio Tinto et Alcan a franchi toutes les étapes officielles, nous devons lever notre chapeau bien haut à son artisan principal, Monsieur Richard Evans. Le grand chef avait promis de créer de la valeur avec Alcan. Mission accomplie ! Se transigeant à 50$ US en octobre 2006, les actions sont actuellement achetées à 101 $ par Rio Tinto. Ce doublement de valeur boursière s’avère certes éloquent. Signalons que 26% de cette valeur de 38,1 G $US correspond aux propriétés de la nouvelle entité RTA, localisées dans ladite « Vallée de l’aluminium ».

Comment expliquer un tel gain si rapide de valeur ? Il faut d’abord noter la surenchère déclenchée après l’offre d’achat dite « hostile » de Alcoa en mai 2007. Surenchère certes alimentée par le prix de l’aluminium qui bénéficie d’une conjoncture très favorable puisqu’il a doublé au cours des quatre dernières années, tiré par une importante croissance annuelle de la demande mondiale de 5 à 8%. Prix qui devrait se maintenir à la hausse puisque la tendance à la consommation d’aluminium dans les pays émergents demeurera ferme, les experts anticipant même un doublement minimal avant 2025, du niveau de la demande de 2005. En conséquence, les grands acteurs traditionnels de l’industrie se renforcent pour produire beaucoup plus de lingots. Soulignons à cet effet la récente consolidation financière en Russie (Rusal) et en Chine (Chalco), qui a accentué la course à la création d’un « géant occidental » qui prend actuellement la forme de RTA.

Pourquoi Alcan ?

Plusieurs raisons permettent d’expliquer le choix qui fut posé sur les actifs de Alcan. Soulignons notamment ses importantes réserves de bauxite, sa structure d’actionnariat dispersée qui facilite l’achat, une filiale Emballage Alcan en plein développement, une filiale de produits usinés de plus en plus rentable, des flux de trésorerie à la hausse. Malgré tous ces atouts certes non négligeables, le principal attrait de la corporation Alcan pour les intégrateurs financiers réside à l’évidence dans ses coûts de production très compétitifs. Signalons à cet effet que 51% de sa production de métal primaire s’effectue sous des coûts d’exploitation parmi les meilleurs de l’industrie (graphique), loin en dessous de la moyenne.

Cette excellente productivité s’explique d’abord par l’héritage technologique « AP » obtenu par l’intégration récente de la corporation française Picheney. Si de fait il existe des technologies à peu près équivalentes sur le marché mondial de l’aluminium, AP représente néanmoins un atout concurrentiel très important. Cette technologie le restera sans doute au cours des prochaines décennies, notamment grâce à la mise au point très actuelle de AP-50, qui sera suivie éventuellement par AP-5X dont la recherche est déjà en cours.

Voir le fichier complémentaire ci-dessous - Graphique : Les coûts compétitifs de production de Alcan

Malgré ce précieux atout technologique indéniable, nous avançons que la surenchère sur les actifs de Alcan en 2007 fut largement causée par sa dotation en capacité énergétique, nerf de la compétition de demain.

L’avantage énergétique

Rappelons au lecteur qu’en décembre 2006, Alcan a paraphé un important partenariat d’affaires avec Québec. Outre les allègements fiscaux et les avantages financiers obtenus du gouvernement, ce sont surtout les mégawatts (MW) alloués pour une longue période qui ont fait couler le champagne au siège social de New York. De fait, Québec s’est engagé à rendre disponible un lot de 573 MW à tarif « grande puissance » jusqu’en 2045, soit un horizon temporel relativement très confortable. Encore plus confortable que la déjà très bonne garantie d’approvisionnement pour 25 ans, contractualisée récemment par Alcan pour son projet Coega en Afrique du Sud alors que d’autres projets furent refusés, notamment en Islande.

Pour chapeauter cette entente déjà alléchante, Québec a reconduit à long terme les droits de propriété et d’utilisation de la majeure partie du bassin hydroélectrique harnaché du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Et cette reconduction sera valable jusqu’en 2056, soit une période beaucoup plus longue que la durée de vie des alumineries pour lesquelles cette énergie est destinée. Cet accès hydraulique extraordinaire permettra en réalité une production annuelle totale de plus de 2,100 MW (900 MW avec l’entente Péribonka et 1200 MW avec les droits historiques de propriété) à un coût de production estimé par divers experts à 1¢ du kilowatt/heure, soit l’équivalent de 31% du prix moyen mondial payé actuellement par l’industrie. Pour Alcan, il s’agit d’un avantage compétitif annuel estimé entre 520 à 550 millions $CAN (2004), et ce pendant 50 ans assurés.

Du coup, ce nouveau partenariat consolide une autonomie énergétique entière de 50%, soit un total de 4300 MW produit par la corporation multinationale. À cet acquis dont la moitié vient du bassin hydrographique du Saguenay—Lac-Saint-Jean, s’ajoute une confortable indépendance partielle de 39% obtenue par des apports électriques contractualisés à long terme. Or, ce 89% d’excellente sécurité énergétique affichée en décembre 2006 représentait pour Alcan un avantage considérable sur ses concurrents autonomes à seulement 25% en moyenne, et aussi largement dépendants de contrats d’approvisionnement énergétique ayant une courte durée. Avantage qui prend sa véritable ampleur à la lumière de la raréfaction des lots d’énergie pour une industrie mondiale qui en réalité subi déjà au Japon, en Europe, en Amérique et maintenant en Chine, la pénurie générale anticipée.

Après la signature du contrat avec Québec, le repositionnement de la valeur des actions de Alcan fut évident, bien que non instantané. Ce qui fut confirmé depuis.

Les retombées régionales

À ce propos de l’offre d’énergie, si le potentiel hydroélectrique, éolien et biomasse demeure considérable dans la vaste périphérie québécoise, Hydro-Québec ne possède certes plus les surplus d’électricité de jadis. Tandis que le marché américain d’aujourd’hui affiche une demande soutenue à des prix de pointe fort intéressants. La valeur croissante de la ressource s’affirme ainsi inéluctablement. On comprend alors que l’extraordinaire avantage obtenu par Alcan doit être en principe compensé par des retombées conséquentes.

Premièrement, la corporation multinationale s’est engagée à maintenir son siège social de Montréal, en y investissant quelques dizaines de millions $. Il s’agit certes d’un bon coup pour notre métropole, mais tout de même une simple conservation d’un acquis historique bonifié.

Aussi, le partenariat Québec – Alcan prévoit formellement un investissement corporatif total de 2,1 milliards $ au cours des dix prochaines années, soit une moyenne annuelle de 210 millions $. Dans la Vallée de l’aluminium qui verra sa production d’aluminium primaire s’accroître de près de 50% en conséquence, la somme injectée s’inscrit de fait telle une baisse réelle de la moyenne annuelle des investissements consentis par cette compagnie au cours des deux dernières décennies. Après 2016 par ailleurs, aucun investissement n’est garanti dans la Vallée, tandis que l’approvisionnement en énergie est assuré à la compagnie jusqu’en 2045 dans un cas et 2056 dans l’autre.

Finalement, la corporation Alcan s’est engagée à mettre au point, la prochaine version de sa technologie AP, en construisant une usine - laboratoire dans le complexe industriel Jonquière. Cette formule AP-50 pour laquelle on anticipe un rendement de 15 à 18% supérieur à AP-35 actuellement en usage, possède le potentiel de devenir un leader technologique mondial pour une décennie. Fantastique potentiel qui a évidemment pesé lourdement dans les négociations entre Québec et Alcan. Car un tel leadership pourrait se traduire par des retombées régionales et québécoises éventuellement mesurables, générées par l’exportation de technologies, de savoir-faire et d’équipements. Le cumul technologique engendré au complexe Jonquière pourrait ensuite se poursuivre dans la synergie, si le milieu sait produire les effets de proximité nécessaires.

Ici s’arrête l’énumération des retombées assurées pour le Québec et sa Vallée de l’aluminium. Certes bienvenus, les 740 emplois promis au Saguenay–Lac-Saint-Jean s’avèrent bien aléatoires dans une industrie régionale qui en a perdu des milliers au fil des investissements technologiques du passé récent. Nous constatons aussi l’absence d’engagement concret en regard des investissements à moyen terme, du maintien d’un plancher régional d’emploi dans le secteur, de l’usine Vaudreuil (alumine) régulièrement menacée, des transactions d’affaires avec les services professionnels, les équipementiers et les transformateurs. En outre et non le moindre, il n’existe aucun engagement formel de la compagnie en regard des 2ème et 3ème transformations du métal dans la région, ouvrant ainsi la porte à son désengagement qui devient désormais effectif depuis quelques semaines.

Conclusion

Même s’il reste des zones grises pour la comparaison des coûts et des retombées, notamment à propos de l’usine Vaudreuil, des emplois totaux et de l’effet technologique cumulatif, notre analyse nous conduit à avancer que l’entente Québec – Alcan paraphée en décembre 2006 s’inscrit tel un véritable partenariat inégal. Inégalité au bénéfice bien sûr des actionnaires et des principaux dirigeants désormais très largement localisés à l’extérieur du Québec depuis l’intégration financière par Rio Tinto.

Il nous apparaît très clair que le Saguenay—Lac-Saint-Jean ne peut en rester là. D’abord, parce que l’énorme sacrifice hydroélectrique consenti à la compagnie deviendra immense au fil de l’évolution prochaine du marché de l’énergie. Ensuite, parce que les incertitudes et les menaces demeurent nombreuses dans cette industrie régionale qui fait face à un redéploiement sectoriel à l’échelle mondiale. Finalement, parce que des occasions économiques réelles seront à saisir impérativement par le milieu afin de structurer davantage la filière industrielle en amont (R&D, équipementiers, services, métal primaire…) et en aval (2ème et 3ème transformation, formation professionnelle, transport, marketing…) dans un esprit de création de richesse régionale. Une réaction régionale vigoureuse s’impose.

À cet effet, le Forum régional sur l’aluminium qui se tiendra le 30 novembre vise à offrir une tribune pour interpeller collectivement certains enjeux de cette industrie en turbulence. Le Forum régional Vision 2025 propose en réalité à tous les acteurs sans exceptions, d’amorcer un processus continu de planification globale de la filière industrielle, incluant l’énergie, la recherche et la R&D, l’alumine, les services spécialisés, la conception, le financement, le transport, le métal primaire, les équipements, la prospection industrielle, la formation professionnelle, la transformation du métal, le marketing. Chemin faisant, les autorités locales et régionales pourront alors mieux maîtriser la turbulence, saisir tous les enjeux et progresser vers la confection d’une « convention régionale de développement de l’aluminium » à proposer à Rio Tinto – Alcan.

Marc-Urbain Proulx, CRDT, UQAC

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