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L’énergie régionale et ses lingots

Un texte de Marc-Urbain Proulx, CRDT-UQAC
2007-08-28 08:46 - Dossier


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.

29 août 2007 - / LBR.ca / - Grâce au harnachement de la majeure partie de l’un des plus beaux bassins hydrographiques de la planète, l’énergie représente la principale source de création de richesse au Saguenay—Lac-Saint-Jean. Bénéficiant de tarifs préférentiels, les papetières et les unités industrielles de l’aluminium forment une zone de production relativement importante à cette latitude nord. Actuellement, le potentiel énergétique supplémentaire de cette région s’avère exploré par plusieurs experts et promoteurs autour de multiples projets qui structurent progressivement de nouvelles filières, telles que l’éolien, le biomasse, le thermique, l’efficacité énergétique, le solaire.

Parallèlement, l’industrie mondiale de l’aluminium s’inscrit dans un marché en pleine expansion par lequel le prix du métal a doublé au cours des quatre dernières années. Fait qui explique largement le mouvement récent de forte intégration sectorielle par le grand capital planétaire, notamment Russal, Chalco, Rio Tinto. Dans le redéploiement planétaire très actuel des composantes de cette industrie, le Saguenay—Lac-Saint-Jean a tout intérêt à bien définir sa position, notamment en regard des conditions d’accueil. Position régionale affirmée dont l’absence déplorée fut inexplicable lors des négociations récentes entre Québec et Alcan à propos des droits de propriété et d’utilisation par la grande corporation, d’une large partie du bassin hydrographique de cette région.

L’énergie

Dans son contexte global, l’enjeu régional de l’énergie fait face à plusieurs constats incontournables. D’abord, l’humanité fait face aux limites inéluctables des réserves fossilisées (pétrole, gaz, charbon…) qui constituent actuellement la source principale d’approvisionnement, jusqu’au moment de rupture situé entre 2030 et 2050 par les experts. L’exploitation de cette énergie fossile s’avère par ailleurs directement menacée par les émissions de GES (gaz à effets de serre) qui deviennent de plus en plus questionnées socialement. Face à ce double ultimatum, les experts s’entendent à propos de l’absence de technologies miraculeuses pour prendre le relais. À cet effet, l’impopularité de l’option nucléaire (fusion et fission) ne dément pas, même si de nouvelles centrales très onéreuses sont actuellement en construction en Europe et en Asie. Quant à lui, l’hydrogène demeure une utopie. Restent alors les sources d’énergie renouvelables comme l’hydroélectricité, l’éolien, la biomasse, le solaire, le thermique, qui seront vraisemblablement toutes nécessaires sur ce marché.

Car du côté de la demande d’énergie, la croissance mondiale s’inscrit à un niveau de 2,5 à 3 % par année. Considérant le modèle de développement dominant, la consommation actuelle de la planète va tripler avant la fin du siècle pour satisfaire les besoins en nourriture, habitations, vêtements, transport, santé, éducation, des futurs 12 milliards d’habitants qui ont droit d’accès aux bienfaits du développement.

Dans ce contexte, le Saguenay—Lac-Saint-Jean, bénéficie certes d’une localisation mondiale exceptionnelle, en offrant accès à une vaste périphérie nordique dotée de réserves énergétiques. À cet effet d’un « carrefour de l’énergie », les nouveaux projets régionaux en cours illustrent déjà des retombées intéressantes en matière d’investissements, d’emplois, de revenus, de profits, d’expertise. Ainsi dans ce créneau régional à structurer, le laisser-faire traditionnel ne semble pas la solution appropriée.

L’aluminium

Le marché mondial de l’aluminium fait appel pour 2008 à une production supplémentaire de 1,9 million de tonnes (Mt) afin de satisfaire la demande à un prix qui garantit la forte profitabilité des opérations. Sur un horizon 2025, le marché doublera minimalement sa demande d’aluminium révélée en 2005.

En effet, les projections réalistes des grandes corporations de cette industrie (graphique) indiquent une consommation mondiale vigoureuse tirée à la hausse par les différentes économies émergentes, dont la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie, la Turquie, le Vietnam, le Mexique. Ainsi, l’ajout nécessaire à la production actuelle de 33,9 Mt représente 4 à 5 alumineries nouvelles (ou en expansion) de taille moyenne, à tous les ans. En considérant la technologie actuelle, cela signifie une énorme demande d’énergie supplémentaire.(voir tableau # 1)

L’énergie demandée par les producteurs d’aluminium n’est certes pas disponible partout sur la planète. La Russie, la Norvège, les Émirats arabes semblent en disposer considérablement. Le Congo, le Nigéria, le Brésil s’avèrent bien dotés aussi, mais font face à de grandes difficultés d’exploitation fort difficiles à solutionner. L’Europe s’inscrit dans la rareté à ce chapitre de l’offre de lots d’énergie pour la production d’aluminium primaire. Avec ses coûts de production déjà très élevés, la Chine fait face à une rupture appréhendée qui fait foncer actuellement ce pays dans un programme nucléaire rempli de dangers techniques, environnementaux, sociaux, financiers. L’Islande, l’Afrique du Sud, l’Australie, le Vénézuéla possède à l’évidence une bonne marge de manœuvre. Le Québec manœuvre lui aussi avec une offre énergétique potentielle qui semble encore considérable, notamment grâce à sa périphérie nordique.

Positionner le Saguenay—Lac-Saint-Jean

Véritable « carrefour de l’énergie », la région du Saguenay—Lac-Saint-Jean a clairement intérêt à visionner cet atout sous la forme d’un enjeu stratégique de développement. À cet égard, la région doit veiller à propos du marché, de la technologie, des investissements, des promoteurs. Elle doit veiller attentivement aussi aux opportunités concrètes d’ajouts de valeur régionale à cette ressource brute.

À cet effet de valeur ajoutée, maintenir la part régionale actuelle de 3% de la production mondiale d’aluminium sur un horizon 2025, représente un objectif industriel tout à fait raisonnable. Mis à part les investissements déjà engagés en décembre 2006 par la fameuse entente entre Québec et Alcan, il faudrait en outre inciter l’établissement d’une méga-aluminerie dans la région. Déjà bien doté en infrastructures et détenant la technologie AP-50 à forte productivité, le Saguenay—Lac-Saint-Jean s’avère tout à fait attrayant à l’échelle planétaire pour convoiter une telle aluminerie géante. Il ne reste qu’à trouver le lot d’électricité nécessaire et aussi à fixer un seuil minimal de retombées directes, indirectes et induites à générer dans le milieu d’accueil.

Convoiter une méga-aluminerie

Il est à souligner que pour faire face à la demande mondiale d’aluminium qui s’accroît actuellement de 7 à 8% par année, nous assistons partout dans le monde à la multiplication de projets d’expansion, de renouvellement et aussi à la construction de toutes nouvelles unités de production de métal primaire. À travers cette importante croissance industrielle, on constate l’apparition d’établissements à grand gabarit, soit des méga-alumineries de plus de 500,000 tonnes par année.(voir tableau # 2)

La plupart de ces alumineries géantes poursuivent un objectif d’expansion ou de renouvellement à court terme. Tandis que plusieurs autres unités de taille moyenne (Venalum, Baie-Comeau, Sohar, Qingtongxia, Sarocaba…) désirent entrer bientôt dans ce cercle de Géants grâce à une expansion en actuelle planification. Alors que d’autres méga-projets tout à fait nouveaux sont en cours de réalisation, comme Taishet-Irkustsk et Boguchany en Russie, Doha-Mesaieed au Qatar, Korba en Inde ainsi que Coega en Afrique du Sud.

Bref, à la faveur d’un marché favorable, l’industrie mondiale de l’aluminium multiplie ses méga-alumineries là où les conditions sont appropriées, principalement la disponibilité en énergie, en infrastructures et en expertise. Dans ce contexte mondial, la position du Saguenay—Lac-Saint-Jean s’avère avantageuse pour attirer bientôt l’une de ces nouvelles unités géantes de production d’aluminium. Il serait pertinent de préparer l’accueil régional en ce sens.

Le démarchage régional

Nous savons que l’industrie régionale de l’aluminium fait face à beaucoup d’incertitude. Signalons ici les principales : la réduction massive de l’emploi dans le secteur malgré la hausse de la production ; le drainage accentué hors de la région de la valeur ajoutée ; le caractère largement aléatoire des investissements ; la fermeture souvent brutale d’unités désuètes comme les cuves Söderberg en 2004 ; les menaces ponctuelles sur l’usine Vaudreuil ; la fragilité du concept opératoire de « Vallée de l’aluminium » ; la mince fenêtre d’opportunités en 2e et 3e transformations ; l’attitude généralement combative des syndicats ; les interventions de Québec, souvent sans consultation régionale ; les principales directives industrielles reçues de Montréal, New-York et maintenant de Londres. Bref, la région maîtrise peu l’évolution de son industrie de l’aluminium.

Ces incertitudes régionales s’inscrivent par ailleurs dans un secteur économique mondial en véritable turbulence causée par plusieurs facteurs. Signalons ici les principaux : importante croissance de la demande d’aluminium (5 à 8%/année) ; prix du métal gris en forte hausse (doublement depuis 2003); nécessaires expansions et constructions d’alumineries nouvelles partout dans le monde, dont plusieurs grands gabarits ; intégration financière de l’industrie par des Géants financiers (Rusal, Chalco, Rio Tinto …) ; redéploiement planétaire des divers unités de la filière industrielle ; déplacement de la transformation vers l’Asie ; rupture anticipée des lots d’énergie offerts à tarifs réduits ; défi technologique imposant pour cette industrie de l’aluminium dont la demande de production fait face à une énergie de plus en plus rare.

L’arrivée actuelle dans la région du Saguenay—Lac-Saint-Jean du mastodonte Rio Tinto soulève certes des menaces à contourner qui s’ajoutent aux incertitudes précitées. Mais existent aussi des occasions à saisir par la région. Le milieu doit, à notre avis, réagir promptement. Deux options s’offrent distinctement.

D’une part, la région peut simplement poursuivre ses nombreuses revendications actuelles à hue et à dia, pour financer des activités sociocommunautaires, maintenir un plancher d’emplois sectoriels, multiplier la R&D, solliciter des commandites, taxer davantage les équipements hydroélectriques, contribuer à des fondations, sauver l’usine Vaudreuil, solliciter des investissements, soutenir les équipementiers, favoriser la transformation du métal, etc. Une telle demande sociale éclatée et dispersée possède certes ses vertus. Mais elle a aussi ses vices, notamment le saupoudrage tous azimuts des efforts et des ressources. Saupoudrage qui conduit en conséquence à la neutralisation des acteurs régionaux aux divers intérêts, dans la défense d’intérêts collectifs supérieurs. En d’autres mots, chacun protège les fruits de son arbre, mais on néglige la forêt dans son ensemble

Comme 2e option, la région peut formellement planifier, dans son entier, sa filière de l’aluminium afin de la structurer davantage dans un esprit de valeur ajoutée au segment régional en amont, soit l’hydroélectricité. Trois fonctions deviennent essentielles en cette matière de planification, soit : 1) la dotation d’une vision globale bien articulée ; 2) l’analyse systématique des grands enjeux en regard des ressources disponibles ; 3) le ciblage précis des objectifs collectifs à atteindre par des actions régionales structurantes.

Vers un Forum régional sur l’aluminium

Notre analyse nous conduit à avancer que la planification globale de cette industrie régionale représente la meilleure option actuelle pour repositionner le Saguenay—Lac-Saint-Jean dans l’industrie mondiale de l’aluminium. Repositionnement en fonction des nouvelles priorités énergétiques à déterminer afin de créer durablement de la richesse régionale.

Selon une telle volonté de planification globale du secteur aluminium, signalons que toute l’expertise nécessaire est disponible a priori dans la région. Des méthodes existent à cet effet pour procéder collectivement de manière innovatrice, tout en misant sur l’expérience et les acquis du passé. Il ne s’agit pas de recommencer à zéro mais bien d’aller beaucoup plus loin en misant sur l’apprentissage collectif, la créativité et la synergie.

Pur ce faire, il s’agirait tout simplement de mettre en œuvre un mécanisme institutionnel approprié capable de mobiliser et d’engager tous les acteurs sans exception, dans le processus planificateur incluant l’énergie, la recherche et la R&D, l’alumine, les services spécialisés, la conception, le financement, le transport, la fiscalité, le métal primaire, les équipements, la prospection industrielle, la formation professionnelle, la transformation du métal, le marketing. Le Forum régional apparaît comme la formule appropriée pour scruter et statuer sur l’avenir de la filière de l’aluminium au Saguenay—Lac-Saint-Jean.

Une telle planification régionale globale de la filière aluminium s’avère tout à fait impérative à notre avis. Elle pourrait clairement permettre de diminuer le fardeau de l’incertitude régionale devant la turbulence de l’industrie mondiale et de générer davantage de retombées régionales en compensation à la participation substantielle du Saguenay—Lac-Saint-Jean à la profitabilité des activités économiques du secteur de l’aluminium.

Marc-Urbain Proulx, CRDT-UQAC

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