- / LBR.ca / - Dans un texte paru récemment dans ce journal, LBR.ca, nous avons avancé que le Saguenay-Lac-Saint-Jean nécessite actuellement une rupture relativement radicale dans la trajectoire de sa structure économique afin de sortir du contre-cycle actuel et entrer de plein fouet dans un nouveau cycle économique structurel. Le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » propose différents scénarios. Nous exposons aujourd’hui aux lecteurs le scénario de rupture par l’appropriation de l’énergie.
Le scénario de rupture par l’appropriation de l’énergie
À travers les potentiels nordiques de développement, le créneau de l’énergie, qui représente par ailleurs le principal avantage comparatif de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean depuis plus d’un siècle d’industrialisation, doit recevoir une attention toute particulière de la part des acteurs régionaux1 imprégnés par l’esprit de rupture dans la trajectoire économique actuellement coincée dans un contre-cycle structurel. Nous avançons que la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean ne peut plus laisser faire seuls la Mauricie, la Gaspésie, Hydro-Québec et la compagnie Alcan dans ce créneau de l’énergie. Un virage radical d’appropriation régionale de cet enjeu nous apparaît essentiel.
Nous savons bien que la population mondiale est à la hausse, et aussi en croissance des besoins élémentaires à satisfaire (nourriture, habitation, éducation, santé…). Satisfaction qui va occasionner la multiplication par 2,5 à 3 fois la consommation planétaire d’énergie au cours du XXIe siècle. Croissance très importante de la demande mondiale dans un quadruple contexte concerné par l’épuisement plus ou moins rapide des énergies fossiles, les émissions de plus en plus socialement inacceptables de GES (gaz à effets de serre), l’impopularité de l’option nucléaire (fusion et fission) ainsi que l’absence de solutions technologiques miracles. Une pénurie mondiale d’énergie s’avère largement anticipée par les spécialistes sur un horizon 2030-2050. En regard de cet enjeu, la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui possède un accès direct à d’importants bassins de ressources énergétiques dans le nord, a tout intérêt à miser fortement et systématiquement sur ce créneau d’avenir. Dans un esprit d’appropriation régionale de l’enjeu concerné par l’énergie, trois grandes options concrètes apparaissent actuellement dans notre champ de vision.
La première option concerne les gains en efficacité énergétique qui pourraient permettre de rendre disponibles des « négawatts ». La sobriété nécessaire à cet effet pour les divers consommateurs, soit les ménages, les administrations et les entreprises, peut être suscitée par divers moyens, notamment la sensibilisation et l’engagement sur des programmes bien ciblés de réduction de la consommation. Aussi, des incitations doivent être prévues pour stimuler fortement les changements de comportements dans des activités telles que l’éclairage tamisé des bâtiments, les loisirs Énergie 0, le co-voiturage, l’utilisation des transports collectifs. Nous pensons en particulier à une forme de fiscalité progressive qui pourrait être mise en place par les municipalités dans le but de créer une réserve territoriale pour financer des outils de positionnement régional dans le créneau de l’énergie. Une telle réserve (ou fonds) serait alimentée aussi par la compagnie Alcan, soit à partir des redevances versées à Québec ou soit par l’entremise d’une taxation optimale de ses équipements hydroélectriques.
Une autre option réside dans les champs des énergies renouvelables telles que l’hydroélectricité, l’éolien, la biomasse, le solaire et le géothermique. Si les deux premiers champs possèdent déjà une rentabilité assurée dans les nouveaux projets qui sont sollicités par la demande du marché, les trois autres champs émergents (biomasse, solaire, géothermique) voient une rentabilité de plus en plus intéressante dans les projets éventuels en conséquence de la hausse des prix de l’énergie dans un contexte de technologies en progrès continue. De fait, la baisse récente des coûts de production éolienne devrait s’étendre aussi à d’autres formes de production d’énergie renouvelable, notamment le solaire qui sera rentable dans 15 ou 20 ans.
Dans ce contexte, il devient tout à fait approprié de proposer la mise en place d’une société intermunicipale de développement de l’énergie renouvelable du nord du Québec. Mis à part certaines tâches précitées, une telle société aurait des tâches spécifiques à effectuer dans le cadre d’un mandat général d’appropriation de leviers reliés à l’énergie (tableau).
Tâches à effectuer par une Société intermunicipale de développement l’énergie
• Établir une réserve régionale (fonds) sur la base des redevances versées
• Diffuser efficacement une valeur régionale de sobriété énergétique
• Mettre en place une taxe progressive régionale « énergie » (vignette)
• Élaborer une stratégie d’acquisition de centrales hydroélectriques
• Établir un « bloc patrimonial » avec les surplus de production
• Soutenir les divers noyaux d’expertises (efficacité, entretien, transport…)
• Ériger un centre de recherche et de R&D sur les technologies appropriées
• Effectuer systématiquement une veille énergétique (solaire, biomasse…)
• Mettre sur pied une centrale « école » dans les savoir-faire appropriés
• Soutenir la conception de projets multidimensionnels complexes
• Positionner la région comme « carrefour de l’énergie »
Ce qui nous amène finalement à la fertilisation de savoir-faire reliés au montage de la faisabilité multidimensionnelle de projets énergétiques complexes. Selon notre lecture, il s’agit là de la troisième option incontournable pour l’avenir du créneau de l’énergie dans la région Saguenay–Lac-Saint-Jean. Deux exemples très actuels se présentent à cet effet, soit le projet d’établissement d’un Terminal méthanier ainsi que celui relié à la mise en valeur de la rivière Ashuapmushuan. Bien que fort différents, ces deux projets embryonnaires proposés à la région représentent parfaitement le type de projet d’avenir pour lequel le Saguenay–Lac-Saint-Jean doit développer des conditions d’accueil, notamment sous l’angle du soutien technique au montage de la faisabilité. Puisque l’énergie fait face à une éventuelle pénurie mondiale et que le Saguenay–Lac-Saint-Jean s’avère relativement bien doté en intrants, l’éolien, le biomasse, le solaire, le thermique attendent des projets bien ficelés dans leur faisabilité multidimensionnelle pour leur mise à contribution dans la région. La finalité doit s’inscrire dans le positionnement du Saguenay–Lac-Saint-Jean comme « carrefour de l’énergie » en Amérique du Nord.
Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC
1 Bouchard, R. (2001), « Les retombées de l’hydroélectricité au Saguenay–Lac-Saint-Jean », dans R. Bouchard et al., Le pays trahi, Saguenay, Société du 14 juillet.
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