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Le scénario de rupture par l’aménagement nordique

Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC
2007-04-10 11:02 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.
Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec
Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec

- / LBR.ca / - Dans un texte paru récemment dans ce journal, LBR.ca, nous avons avancé que le Saguenay-Lac-Saint-Jean nécessite actuellement une rupture relativement radicale dans la trajectoire de sa structure économique afin de sortir du contre-cycle actuel et entrer de plein fouet dans un nouveau cycle économique structurel. Le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » propose différents scénarios. Nous exposons aujourd’hui aux lecteurs le scénario de rupture par l’aménagement nordique.

Le scénario de rupture par l’aménagement nordique

Lieu de contacts entre les gens du « pays d’où l’eau sort » et les gens qui voguent « jusqu’où l’eau est profonde », ce qui est devenu Ville Saguenay depuis 2002 repré¬sente, sous l’angle géo-économique, un véritable « avant-poste d’occupation territoriale » qui servait jadis et qui sert tou¬jours de point de transit entre le nord québécois et le reste monde. Avant-poste qui a rayonné autrefois sur un immense territoire nordique. Nord qui lui offre toujours, par vocation, une aire naturelle de rayonnement effectif et potentiel.

Autrefois simple lieu de transit, la fondation réelle de Chicoutimi en 1838 comme centre de services multiples (trans¬port, culte religieux, santé, forges, communication, éducation, notariat, arpentage, architecture, etc.), a imposé un degré de fermeture territoriale au Saguenay. Ce qui a permis d’engendrer à ce moment-là le processus cumulatif de facteurs endogènes de développement, notamment des bâtiments, des expertises, des équipements collectifs, des services spécialisés, des infrastructures, des rentes, des profits, des épargnes, etc. Nous le verrons en détail plus loin, le poste de Chicoutimi devenu ville s’est en réalité doté d’une capacité de rétention de facteurs de développement. D’autres établissements se sont ensuite formés sur le vaste territoire à Metabetchouan, Bagotville, Roberval, Alma, Dolbeau, Baie Comeau, Chibou¬gamau et aussi Saint-David, Lac-Bouchette, Petit-Saguenay, Saint-Ludger, Némiscau, Fermont, Havre-Saint-Pierre, etc. en créant un véritable système urbain nordique.

Ainsi, le scénario 2025 concerné par l’aménagement nordique apparaît tout à fait naturel actuellement en s’inscrivant dans la continuité du passé, tout en lui offrant une nouvelle impulsion vigoureuse. Ce scénario fut renforcé récemment par les propositions d’actions nordiques nouvelles de mon collègue Sergieh Moussaly, par la construction effective de la « route du nord » vers la Baie-James via Chibougamau et Némiscau, par l’intensification du rayonnement nordique de certaines organisations publiques telles que l’UQAC et le complexe hospitalier de la Sagamie ainsi que par la veille plus systématique effectuée par le secteur privé (ingénieurs, équipementiers, architectes, arpenteurs, constructeurs, etc.) à l’égard des occa¬sions offertes par le Nord.

Signalons, à ce propos de ce scénario, qu’au cours des quatre dernières décennies, nous estimons à 50 G$ la somme qui fut investie dans divers projets de développement sis au nord du 50e parallèle. Ce qui généra des retombées considérables dans ces milieux en créant de la richesse nationale et en participant à un important éveil économique et social des collectivités autochtones. Malgré ces faits concernant la périphérie éloignée de l’avant-poste Chicoutimi, l’aménagement (ou l’occupation) nordique n’a jamais été proposé claire¬ment comme une stratégie de développement pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean. Nous avançons en cette matière qu’un véritable scénario de rupture pour l’avenir de cette région peut être clairement envisagé sous l’angle de l’aménagement nordique.

D’abord, la position spécifique de cette région Saguenay–Lac-Saint-Jean comme « carre¬four » d’accessibilité au nord de l’espace québécois s’avère tout à fait centrale (carte). Chicoutimi (maintenant Ville Saguenay) représente de fait un pôle de croissance et de développement nordique, alors que la zone industrielle Alma–La Baie représente la masse d’industries et d’entreprises de services spécialisés la plus imposante au nord des Laurentides.

Ensuite, le territoire de rayonnement nordique renferme des potentialités considérables pour le futur. Il y a à cet effet bien sûr les ressources minérales dont le réservoir est immense, à explorer pertinemment par les techniques et technologies modernes. Y réside aussi un potentiel récréotouristique inestimable, encore que très peu exploité de manière systéma¬tique malgré la présence de nombreux acteurs, notamment les propriétaires de pourvoiries. L’agriculture et l’élevage nordiques représentent aussi un champ intéressant à exploiter davantage, notam¬ment à partir de la présence d’une grande variété d’espèces indigènes aux propriétés nombreuses. Notons à cet égard que le plus gros troupeau de caribous de la planète effec¬tue ses migrations saisonnières dans le moyen et grand nord québécois.

Bref, les territoires nordiques offrent de nombreuses occasions pour offrir des spécialités et pour engendrer des spéciali¬sations nordiques, en particulier l’eau dont les réserves sont immenses, mais aussi le bleuet, les canneberges, la villégiature, les champignons, la santé des populations nordiques, le givre, la flore, les animaux exotiques, l’éducation, l’architecture, le climat, etc. Il s’agit alors au Saguenay–Lac-Saint-Jean de développer les savoir-faire et l’exper¬tise appropriés en fonction des besoins du marché qui se transformeront en demande, notamment grâce à de la R&D bien ciblée dans ces niches du génie nordique. La proactivité dans ce domaine s’avère requise, notam¬ment sous l’angle de la conception de projets nova¬teurs.

La mise en œuvre de ce scénario 2025 devrait conduire à l’élaboration d’un plan global d’occupation et de mise en valeur durable des périphéries nordiques. Les collectivités autochtones et non autochtones seraient évidemment partie prenante du processus de planification. À travers ce plan général pour un très vaste territoire, chaque enjeu pourrait être relevé à l’échelle territoriale où il se pose (géométrie variable) en interpellant les acteurs appropriés. Ainsi, le tourisme d’aventure ou les mines ne seraient pas nécessairement des thèmes traités en fonction des mêmes découpages territoriaux que l’éolien ou l’eau puisque tous ces enjeux ne possèdent pas la même territorialité au départ. À cet effet, les acteurs devront inventer de nouveaux mécanismes institutionnels flexibles et adaptables à la réalité particulière de ce territoire à planifier.

Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC

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