- / LBR.ca / - Dans un texte paru récemment dans ce journal, LBR.ca, nous avons avancé que le Saguenay-Lac-Saint-Jean nécessite actuellement une rupture relativement radicale dans la trajectoire de sa structure économique afin de sortir du contre-cycle actuel et entrer de plein fouet dans un nouveau cycle économique structurel. Le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » propose différents scénarios. Nous exposons aujourd’hui aux lecteurs le scénario du repositionnement de Saguenay.
Le scénario de rupture par le repositionnement de Saguenay
Les historiens nous enseignent que pour les autochtones du Québec, Saguenay signifie « le pays d’où l’eau sort ». Samuel de Champlain a cartographié ce Saguenay historique en indiquant une zone immense entre le Labrador, la Baie d’Hudson, le Saint-Laurent et le massif des Laurentides. Au cours des derniers siècles, cette identité historique du Saguenay n’a jamais été aussi fragmentée (municipalités, régions, diocèses, MRC, etc.) qu’actuellement. Tant et si bien que sa capacité réelle d’organisation communautaire s’avère très faible. L’histoire de ce « pays de Saguenay », qui tire vraisemblablement à sa fin, pourrait néanmoins servir encore pour asseoir pertinemment une nouvelle solidarité territoriale afin d’offrir toute l’amplitude nécessaire à une bifurcation dans la trajectoire de développement des diverses collectivités qui composent ce vaste territoire « d’où l’eau sort ». En réalité, le passé peut être revisité pour donner sens et orientation au présent de ce territoire périphérique qui se retrouve actuellement sans réel avenir.
Comme scénario de rupture qui nous apparaît applicable éventuellement dans la région 02 du Saguenay–Lac-Saint-Jean, une action majeure concernée directement par le repositionnement du Saguenay historique sur l’échiquier mondial devient en principe possible par l’entremise d’un solide ancrage de cet avenir territorial envisagé et à planifier, sur les socles du passé.
Le toponyme Saguenay peut ainsi faire référence pertinente. Il pourrait illustrer et soutenir une nouvelle ère de renaissance territorial dans un esprit d’intégration positive de ce pays dans la mouvance causée par la mutation économique, culturelle et sociale qui se déploie actuellement à l’échelle mondiale. Fort de son identité de jadis, Saguenay peut être l’hôte d’un « nouveau régionalisme » multiforme tel que ceux qui se multiplient actuellement au sein de nombreux territoires sur la planète. De fait, cette nouvelle émergence de territoires infranationaux (régions urbaines, métropolitaines, rurales, périphériques, nordiques, frontalières, etc.) localisés un peu partout dans le monde en s’offrant en exemple au « pays du Saguenay », prend formes concrètes. Les contributions scientifiques sont nombreuses à cet effet pour mieux saisir, comprendre et expliquer de nouveaux phénomènes territoriaux, notamment les urbexplosions asiatiques, les régionalismes yougoslaves, chinois ou indiens, les communautés africaines ou les communautés de communes en France ainsi que les districts italiens, ceux du Brésil ou ceux des États-Unis.
Il apparaît à l’évidence que les territoires infranationaux de divers types urbains et régionaux, possèdent un nouveau rôle de régulation de nature étatique afin de se positionner convenablement dans l’économie globale. Bien relevé, ce rôle peut conduire les territoires à devenir gagnants. Traditionnellement, ce rôle consistait essentiellement à délivrer des services de proximité (de nature matériels) afin d’assurer un cadre de vie et une qualité de vie à la population. La planification s’offrait alors comme mécanisme par excellence pour la rationalisation des fonctions publiques et collectives exercées sur le territoire et aussi pour l’allocation des ressources rares, notamment le sol. Dans le contexte contemporain, les territoires se voient attribuer un rôle plus ambitieux, en particulier sous l’angle de la consolidation territoriale des différentes fonctions publiques et collectives exercées. Les conditions immatérielles et institutionnelles sont alors davantage interpellées par la planification territoriale ou par d’autre modalités d’organisation et de régulation.
Notre intérêt ici concerne peu l’analyse très immédiate de ce large mouvement « néo-territorialiste » s’appuyant sur diverses formes organisationnelles. Nous désirons plutôt observer spécifiquement les conditions territoriales d’émergence éventuelle au « pays du Saguenay ». En regard de la description des formes territoriales classiques qui s’inscrivent actuellement dans le mouvement de mondialisation de l’économie, Saguenay correspond certes à un territoire pertinent pour la desserte de certains services supérieurs spécialisés et pour l’appropriation de certains leviers de développement. À cet effet, si son identité historique offre en principe une assise solide pour l’organisation communautaire, il va sans dire que nous ne pouvons pas considérer actuellement l’affirmation très forte d’une véritable communauté dans cette vaste collectivité, même si les habitants possèdent beaucoup d’affinités entre eux, ne serait-ce que leurs relations intimes avec les diverses dimensions de la nordicité. Ledit « pays du Saguenay » contient par ailleurs une zone industrielle Alma–La Baie qui, nous l’avons vu, représente un embryon de district industriel en processus d’innovation. D’autres zones industrielles existent aussi sur le territoire, notamment à Sept-Îles, Chibougamau, Saint-Félicien, Baie-Comeau, Havre Saint-Pierre. Saguenay possède aussi une cité, soit Ville Saguenay, qui s’inscrit comme principal pôle de croissance et de développement d’une vaste zone polycentrique.
Dans leur démonstration à propos des effets bénéfiques causés par un resserrement à l’échelle des collectivités territoriales grâce à des effets de proximité et de contiguïté, les spécialistes proposent sinon un modèle, du moins les composantes de bases pour engendrer le succès en matière de positionnement mondial. Appliqué au pays de Saguenay en regard des conditions d’affirmation territoriale, il s’agit d’abord de la mise en évidence et de la valorisation de spécificités territoriales telles que l’eau, l’énergie, l’aluminium, la forêt, l’aventure, l’agriculture nordique, etc. Spécificités qui, comme avantages comparatifs, peuvent pertinemment servir pour l’attraction de facteurs économiques devenus hyper mobiles tels que les technologies, les promoteurs et le capital (financier, humain, culturel…). À cet effet d’attraction de facteurs, l’ancrage territorial des grandes corporations multinationales telles que Alcan, Abitibi-Consol, Kruger et autres Agropur devient tout à fait essentiel dans cette économie mondiale qu’elles alimentent. S’avère primordial aussi le branchement adéquat du territoire sur les grandes infrastructures de transport, de communication et de l’information par l’entremise de nœuds efficaces tels que ports, aéroports et autoroutes, bien sûr, mais aussi portails électroniques, banques de données, pivots relationnels spécialisés, services professionnels pointus. Le Saguenay doit s’affirmer davantage. En outre, la veille proactive et l’écoute active des nouveaux besoins des consommateurs du vaste marché mondial représentent un impératif incontour¬nable.
Mais en tout premier lieu, la composante territoriale de base pour le repositionnement mondial de Saguenay réside dans l’identité et son potentiel de cohésion et de solidarité. À cet effet, nul doute que l’historique « pays de Saguenay » offre une assise géographique pour poursuivre l’histoire dans l’avenir. C’est-à-dire qu’il offre un creuset pour élaborer un nouveau récit territorial capable d’assurer un renouveau identitaire Saguenay, après des décennies de fragmentation et de cassure avec le riche passé. Ce nouveau récit essentiel possède déjà certains attributs bien visibles dans le nouveau cycle économique structurel en cours d’émergence depuis près de 25 ans, notamment un art post-moderne dynamique, une classe ouvrière supérieure en savoir, le tissage de réseaux utilitaires entre les acteurs, la présence de catalyseurs de créativité. Dans le contexte de ce renouveau communautaire Saguenay, nul doute qu’une œuvre artistique majeure à concevoir serait pertinente pour symboliser clairement la personnalité des habitants de ce pays en représentant l’esprit individuel et collectif de ces lieux. Nul doute aussi qu’un concept opérationnel serait pertinent et utile pour insuffler davantage la cohésion des acteurs autour de la mission générale de soutien territorial à l’innovation.
Afin de mieux saisir la démarche de repositionnement territorial à effectuer collectivement au « pays de Saguenay », nous avons réalisé une recherche empirique auprès d’une quinzaine de « Global City-regions » similairement localisées en périphérie sur la planète. Des leçons nouvelles et anciennes furent tirées de l’étude de ces cas de succès territoriaux variables. Sur la base de ces leçons livrées dans un rapport substantiel publié par ailleurs, nous pouvons établir les grandes étapes d’une démarche collective de repositionnement territorial du « pays de Saguenay » sur l’échiquier continental et mondial. Démarche qui, selon ce premier scénario de rupture proposé, devrait être entreprise systématiquement sous le leadership de Ville Saguenay. Les étapes distinctes et interreliées sont illustrées par le schéma 3 et décrites sommairement en dix points que voici :
1. Décristallisation du contexte institutionnel territorial très fragmenté, grâce à de nouveaux mécanismes d’interaction (petits événements, séminaires, caucus, cercles de créativité) bien ciblés sur des enjeux pouvant stimuler et soutenir le processus d’apprentissage collec¬tif sur de territoire historique.
2. Élaboration d’une vision globale du territoire selon un horizon de long terme (buts, modèles théoriques, diagnostic détaillé, déterminants, tendances, mobilisation d’expertises, pronos¬tics, prospectives, enjeux, défis…).
3. Définition d’une nouvelle vocation territoriale respectueuse (d’où l’eau sort) des diverses dimensions économiques et sociales (énergie, récréotouristique, autochtones, forêts,…), mobilisatrice des multiples et différents acteurs du « pays de Saguenay » et génératrice d’une nouvelle cohésion institutionnelle globale sur le territoire.
4. Offre d’un nouveau modèle de développement clairement basé sur l’innovation tous azimuts et aussi porteur d’une nouvelle image positive et dynamique du pays et de son pôle principal, à projeter à l’intérieur et à l’extérieur.
5. Appropriation collective du processus de repositionnement continental et mondial de Saguenay par l’établissement d’une nouvelle coalition territoriale élargie, alimentée de contenu informationnel partagé par tous et animée par une méthode à base de concertation, d’alliances et de partenariat.
6. Mise en marche de plusieurs chantiers majeurs dans des créneaux stratégiques, tradition¬nels et nouveaux, pour l’avenir du territoire, notamment les arts et la culture, la 2e et 3e transformation des ressources naturelles, l’aménagement nordique, la décentralisation gouvernementale, le tertiaire moteur, le jardinage forestier, etc.
7. Mise en œuvre d’un mécanisme d’appel systématique aux projets d’action en sollicitant l’établissement de la préfaisabilité technique, sociale, environnementale, économique et financière auprès des promoteurs latents, émergents et déjà actifs.
8. Mise en œuvre de tactiques pour l’accès territorial à des ressources financières et techniques grâce à l’engagement réel des différents partenaires du développement.
9. Mise en œuvre d’un plan de marketing territorial (agence, réseaux de contacts, matériel promotionnel, publicité, marketing direct, études de marché….).
10. Mise en place d’un suivi de l’exercice de repositionnement territorial, avec des mesures de l’atteinte réelle des objectifs et aussi de reddition des comptes.
Dans le cadre de l’application éventuelle de ce scénario radical de repositionnement du territoire historique de Saguenay sur l’échiquier québécois, canadien, continental et mondial la démarche systématique proposée s’avère très partiellement en opération, dans ses premières étapes, depuis septembre 2003 grâce à l’animation socio-économique du mouvement Vision 2025. Pour actualiser davantage cette rupture territoriale avec les tendances lourdes négatives vécues actuellement au Saguenay–Lac-Saint-Jean, il s’agit de poursuivre vigoureusement le processus selon les étapes subséquentes indiquées qui correspondent aux composantes les plus solides issues des modèles offerts par la littérature scientifique, modulées en fonction de nos connaissances acquises de la réalité économique, sociale, culturelle et politique du territoire.
Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC
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