- / LBR.ca / - Dans un texte paru récemment dans ce journal, LBR.ca, nous avons avancé que le Saguenay-Lac-Saint-Jean nécessite actuellement une rupture relativement radicale dans la trajectoire de sa structure économique afin de sortir du contre-cycle actuel et entrer de plein fouet dans un nouveau cycle économique structurel. Le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » propose différents scénarios. Nous exposons aujourd’hui aux lecteurs le scénario de rupture par l’explosion de PME.
Le scénario de rupture par l’explosion de PME
Ce scénario de rupture plonge ses racines au Saguenay–Lac-Saint-Jean dans le modèle de l’utopie industrielle contenu au début du XXe siècle, dans les visions des Dubuc, Guay et autres pionniers industriels d’ici, Visions dont les efforts concrets de mise en oeuvre ont offert aux entrepreneurs de la région l’image évocatrice des « Américains du Saguenay ». Il s’inscrit aussi dans le modèle des succès en affaires qui a marqué les décennies 1940-1950-1960-1970, appelées les 40 Glorieuses », modèle saguenéen qui a fait de Chicoutimi la « capitale des Cadillac », voiture fétiche de la réussite entrepreneuriale.
Au tournant des années 1980, plus précisément lors du Sommet économique de 1984, le scénario de l’explosion de PME fut fortement priorisé pour influencer positivement l’avenir de cette région dont les futurs projets industriels majeurs annoncés par Alcan et anticipés dans les pâtes et papiers devaient participer à la chute considérable de l’emploi industriel au profit de la technologie désormais utilisée pour faire face à la concurrence mondiale et aux normes environne¬mentales. Mon collègue Adam Lapointe fut l’un des principaux instigateurs de la mise en œuvre d’une stratégie pour actualiser ce scénario régional à base de PME.
En misant sur une croissance endogène ou autocentrée, largement préconisée à l’époque par la théorie du développement, devenue doctrine, l’explosion de PME devait se produire principalement dans deux champs économiques bien connus de la théorie, soit, d’une part, la 2e et 3e transformation de la matière première disponible sur place (aluminium, bois, agri¬culture) et, d’autre part, la fabrication de produits de substitution des importations deman¬dés par le marché local (vêtements, meubles, équipements…). Grâce à l’inter¬vention des gouvernements supérieurs et de certains partenaires, la région fut dotée à cet effet de quelques nouveaux outils collectifs sélectionnés pour leur capacité de soutien public à l’économie tels que des parcs industriels, des services d’incubation industrielle, une société privée de capital de risque, des mécanismes de dépistage et d’accompagnement d’entrepreneurs, des services d’appui à la planification en affaires, des conseils techniques aux gestionnaires, des activités pour fins d’animation économique, etc.
Malgré la tradition entrepreneuriale avantageuse de la région qui lui offrait alors une crédibilité certaine, signalons que cette stratégie endogène basée sur la multiplication de PME fut mise en œuvre dans une conjoncture régionale défa¬vorable caractérisée par quatre tendances anti-entrepreneuriales que voici.
D’abord, le Saguenay–Lac-Saint-Jean subissait une forte vague d’intégration sectorielle des activités économiques à propriété locale (scieries, textiles, alimentation, restauration, quin¬cailleries, merceries, services aux entreprises…) qui confrontait directement en la limitant fortement, la volonté générale de pérennité entrepreneuriale. Dans cet effritement de la classe d’affaires régionale, de nombreuses familles entrepreneuriales se sont éteintes avec leur capacité de renouvellement de l’élite économique.
Ensuite, la mutation technologique et l’innovation dictées dans la région par la concurrence sur le marché de plus en plus exigeant rendaient hasardeux les investissements dans de nouvelles activités de production, par nature à risques élevés. Car les entrepreneurs ont besoin désormais, sans nécessairement les détenir par hérédité, de savoir-faire pointus autres que les qualités traditionnelles associées à la culture entrepreneuriale régionale.
Par ailleurs, la forte concurrence sur les marchés locaux de plus en plus ouverts et envahis par les intérêts extérieurs a largement rétréci la marge bénéficiaire des entreprises dans de nombreux secteurs, limitant non seulement leur profit et la capacité de réinvestissement, mais aussi la volonté générale de se lancer en affaires.
Finalement, le Saguenay–Lac-Saint-Jean possédait un bassin de main-d’œuvre caractérisé par des salaires relativement élevés et des savoir-faire limités, alors que les activités économiques dans le contexte contemporain nécessitent de plus en plus des savoir-faire élevés pour lesquels les entreprises offrent des salaires limités. En réalité, la faible présence dans la région d’une classe ouvrière dite intermédiaire représente un facteur défavorable pour les PME au Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Malgré ces contraintes structurelles, l’émergence de PME industrielles fut néanmoins au rendez-vous depuis 20 ans, sans provoquer l’explosion souhaitée cependant. On estime généralement à 2 000 le nombre d’emplois industriels créés par des PME au cours des deux dernières décennies, alors que le nombre de celles-ci aurait à peu près doublé selon nos observations 1975-2000.
Malgré les résultats limités de la stratégie, ce scénario d’avenir basé sur l’explosion des PME demeure actuellement vivace et certes pertinent encore en 2006. Sa faisabilité doit cependant être réévaluée dans le contexte contemporain à la lumière de l’expérience acquise depuis deux décennies, autant dans la région qu’ailleurs dans d’autres milieux périphériques comparables. À titre d’exemple au Saguenay–Lac-Saint-Jean, les services d’incubation industrielle recrutent aujourd’hui des occasions d’affaires (opportunités) davantage dans les centres et les sociétés de R&D qu’auprès des entrepreneurs émergents dits de « nécessité » qui sont largement générés par un taux de chômage élevé, par une masse de préretraités et par une forte poussée de travail¬leurs indépendants. Notons aussi que l’accompagnement des PME dans leur cheminement d’affaires ne s’effectue plus de la même manière qu’autrefois. Aujourd’hui aussi, les services spécialisés sont de plus en plus personnalisés, modulés pour chaque cas entrepreneurial diagnostiqué. En outre, la fonction d’animation économique qui a multiplié les petites cellules autonomes en ajout au rôle joué par les traditionnelles Chambres de commerce doit être questionnée dans leur utilité au Saguenay–Lac-Saint-Jean, notamment à partir d’une vision institutionnelle globale capable d’offrir réflexivité et coordination.
Du côté du capital de risque nécessaire dans le contexte contemporain, les promoteurs actuels du Fonds Talbot 211 démontrent clairement le besoin évident dans la région pour des capitaux d’amorçage-démarrage pour des initiatives entrepreneuriales de taille importante. À partir d’objectifs démo¬graphiques de 360 000 personnes au Saguenay–Lac-Saint-Jean, qui per¬mettrait à la région de retrouver son poids relatif dans la population du Québec en 2021, leur calcul de l’effort à porter sur la création d’emplois reliés à la base économique, soit 10 000 emplois industriels, nécessite des investissements totaux de 2,2 G$. Pour assurer ces investissements, une somme de 450 M$ représentant 20 % des projets promus doit être fournie par un fonds régional spécial dont la contribution s’ajouterait à celle consentie par un autre des fonds actuels disponibles. Il est à noter que l’expérience récente de création d’emplois industriels illustre un coût moyen de 220 000 $ par poste de travail, quelle que soit la dimension petite ou moyenne de l’entreprise industrielle. Précisons aussi que le levier d’un fonds régional de 450 M$ permettrait, selon ses promoteurs, de supporter des projets jusqu’à une taille financière de 110 M$. Il s’agit en réalité, avec ce scénario « capital de risque » concerné par l’explosion de PME, de multiplier par 25 fois dans la région les succès industriels récents que sont Sotrem Maltech, Spectube, Spectal et Industries GRC. Si ces entreprises phares représentent évidemment des exemples à suivre, signalons néanmoins qu’en regard du coût de création d’emplois généralement décroissant selon la taille de l’entreprise industrielle, il va sans dire que le fonds régional d’amorçage-démarrage (Talbot) qui est proposé aurait éventuelle¬ment intérêt à viser aussi, sinon surtout, de petits projets de manière à atteindre plus facilement les objectifs démographiques qui le justifient.
Dans ce scénario général basé sur l’explosion des PME, un problème important demeure d’abord dans l’étape du montage de projets solides, à partir des nombreuses idées généra¬lement proposées au préalable sans analyse sérieuse de faisabilité. Le montage de la faisabilité multicritère représente en réalité une importante contrainte à l’émergence d’activités économiques souvent rentables a priori. Par la suite, une autre contrainte sérieuse réside dans la promotion du projet pour qu’il devienne réalité. Car la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean fait face à une ressource essentielle de plus en plus rare, soit l’entrepreneur lui-même. La réduction de cet important handicap relié à cette rareté représente à l’évidence dans la région un élément crucial dans la mise en œuvre de ce scénario PME en explosion. À cet effet, nul doute que des conditions fiscales d’accueil nettement avantageuses offertes selon un processus de marketing et de démarchage approprié pourraient participer à attirer des entrepreneurs, des ressources humaines qualifiées et des projets industriels à prendre racines dans la région.
Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC
1 Voir Pluri-Capital (2004) « La diversification économique nécessite des interventions variées, non exclusives et idéalement complémentaires », Présentation PowerPoint, colloque Vision Saguenay 2025, avril.
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