- / LBR.ca / - Dans un texte paru récemment dans ce journal, LBR.ca, nous avons avancé que le Saguenay-Lac-Saint-Jean nécessite actuellement une rupture relativement radicale dans la trajectoire de sa structure économique afin de sortir du contre-cycle actuel et entrer de plein fouet dans un nouveau cycle économique structurel. Le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » propose différents scénarios. Nous exposons aujourd’hui aux lecteurs le scénario de rupture par la mobilisation sociale.
Le scénario de rupture par la mobilisation sociale
Ce scénario d’avenir s’avère associé à des changements majeurs effectués sur la base de la volonté populaire bien exprimée. À l’échelle d’un territoire régional, il s’inscrit dans la tradition des Cités-États depuis l’Antiquité, mais surtout dans la théorie de l’organisation et du développement communautaire issue elle-même du mouvement communautariste du XIXe siècle. La composante théorique concernée par la mobilisation sociale représente en réalité une importante base scientifique du régionalisme moderne.
Pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean, ce scénario possède ainsi un support théorique important qui offre ses vertus pour nourrir et encadrer un mouvement régional important visant clairement à changer l’ordre des choses, d’abord par la création d’un degré de désordre institutionnel pouvant faire émerger un ordre renouvelé au niveau environnemental, politique, économique, social. De fait, le régionalisme bien exploité peut, en principe, offrir l’impulsion nécessaire à une rupture positive dans l’évolution actuelle de l’économie du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Au Québec, l’expérimentation de la mobilisation sociale élargie pour construire une vision globale d’une communauté régionale pouvant conduire à élaborer des actions vigoureuses dans un esprit de rupture avec le passé plonge ses racines dans l’exercice de planification du BAEQ (Bureau d’aménagement de l’Est du Québec) au cours des années 1960. Mes collègues ont fort bien modélisé dans leurs cours, les tenants et aboutissants de cette mobilisation élargie qui a fait école au Québec. Près de 2 000 personnes ont alors été mobilisées par l’exercice de conception collective d’un véritable projet de communauté pour tout l’Est du Québec. Exercice collectif qui a conduit la collectivité mobilisée à formuler des propositions très audacieuses, correspondant aux impératifs de la situation socio-économique de l’époque. Si le plan comme tel n’a pu être réalisé dans son entièreté, l’exercice de mobilisation sans pareille a largement marqué la pratique sociale de toute une époque, non seulement dans cette région mais partout au Québec.
Pendant que l’expérience du BAEQ devenait la praxis par excellence de l’organisation communautaire à l’échelle d’une région au Québec, le Saguenay–Lac-Saint-Jean expérimentait lui aussi à cette époque, mais plus modestement, la mobilisation sociale par une vaste opération nommée « enquête-participation ». Cet exercice de planification régionale effectué entre 1961 et 1965 a généré des retombées considérables, notamment sous l’angle de la consolidation d’une vision réellement régionale et aussi de la mise en œuvre de stratégies communes pour toute la communauté.
Par la suite dans cette région, après deux exercices de planification régionale plus technocratiques en 1970 et 1976, la mobilisation sociale élargie est revenue sous la forme d’une procédure formelle de planification par l’entremise de la Conférence socio-économique qui s’est soldée par un Sommet régional en 1984. Le caractère relativement radical de cet exercice de mobilisation et de concertation par étapes distinctes (colloques – tables sectorielles - forum – sommet) a permis l’émergence de nombreux projets concrets tout à fait novateurs dans de nouveaux champs du développement tels que l’entrepreneuriat, le tourisme, l’incubation industrielle, la filière aluminium. Cette procédure spécifique de planification régionale fut reprise en 1990, dans une moindre envergure mobilisatrice, en livrant des résultats certes limités sous l’angle de l’innovation régionale dans les outils de développement. Depuis, les exercices de planification régionale sont de nature « stratégique » et mobilisent moins largement les acteurs qui d’ailleurs sont désormais beaucoup plus institutionnalisés. Ceux-ci participent en général davantage aux exercices de planification pour assurer chacun leur position, défendre leurs intérêts corporatistes, actualiser et protéger leurs dossiers en cours et aussi se maintenir comme classe d’agents de développement, que pour faire émerger de nouveaux projets d’actions importantes. Jadis étant une source de renouvellement des élites décisionnelles, la concertation régionale actuelle n’est à l’évidence plus très mobilisatrice de nouvelles forces vives et de nouveaux projets innovateurs au Saguenay–Lac-Saint-Jean.
En 2006 au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le scénario régional de rupture à base de mobilisation sociale canalisée dans un processus de planification s’inscrit clairement dans un contexte institutionnel relativement sédimenté par lequel les champs du développement (scolaire, santé, éducation collégiale, transport, culture, tourisme…) sont largement occupés par des conseils, des commissions, des associations, des groupes, des comités. Mobilisés dans le passé mais désormais en poste plus ou moins précaire ou en mission plus ou moins aléatoire, les multiples acteurs qui occupent ces champs du développement, bien découpés par ailleurs à trois échelons territoriaux et dans une multitude de secteurs et de sous-secteurs, s’avèrent beaucoup moins enthousiastes face aux exercices visant à changer globalement l’ordre des choses, même s’ils reconnaissent d’emblée cette nécessité dans un contexte de plus en plus perçu dans son inertie accentuée qui contraint le dynamisme endogène. À cet égard de fragmentation et d’occupation des champs du développement que l’approche actuelle par les créneaux d’excellence (aluminium, agroalimentaire, forêt, tourisme d’aventure….) accentue encore davantage, la mobilisation sociale élargie selon une approche globale du développement régional devient de plus en plus difficile. Les replis territoriaux, et maintenant sectoriels aussi, deviennent très lourds, presque impossibles à défaire. Car les acteurs de chacun des champs découpés s’avèrent fort bien instrumentés par la planification actuellement consolidatrice de leur position respective. Ils deviennent ainsi progressivement autocentrés sur leur propre perspective spécifique qui représente de fait leur globalité de vision en soi. En réalité, le contexte régional de planification est plus divisé que jamais par la multiplication des plans en pièces détachées, par territoires et par secteurs.
Ainsi, le désir collectif d’un retour à une planification régionale plus radicale grâce à un élargissement de la mobilisation qui, par essence, suscite les actions innovatrices doit miser sur de nouveaux champs d’interaction et de créativité associés à un mécanisme d’élaboration collective d’une vision globale du territoire concerné. En regard du diagnostic effectué dans le livre « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » à propos de la planification régionale, nous proposons un changement procédura pour dépasser l’approche actuelle trop strictement stratégique vers une approche plus innovatrice en misant davantage sur la vision et l’interaction tout en conservant le cadre et la prise de décisions. En réalité, un nouvel équilibre plus innovateur s’avère tout à fait essentiel en planification régionale Saguenay–Lac-Saint-Jean. Sa recherche collective passe par la création de nouveaux champs d’interaction capables de mobiliser plus largement les acteurs de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Depuis septembre 2003, les efforts de Vision 2025 s’inscrivent modestement mais tout à fait clairement dans ce sens. Reste désormais à poursuivre le processus collectif par une procédure appropriée de planification capable d’une mobilisation élargie. Il s’agit là exactement ce que nous proposons.
Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC