Manchettes RSS (?)





Les scénarios de rupture vers un nouveau cycle économique structurel au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Marc-Urbain Proulx Professeur en Économie Régionale, UQAC
2007-02-25 07:03 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.
Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec
Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec

- / LBR.ca / - Le développement régional en périphérie des grands centres urbains est généralement de nature diachronique. Il procède par coups plus ou moins puissants, par ruptures positives ou négatives, par bonds en avant ou en arrière, par bifurcations de trajectoire qui modifient la structure économique initiale. Les différentes régions du Québec ont vécu chacune leurs ruptures positives et négatives qui inscrivent de grands cycles structurels dans leur trajectoire économique réciproque. À titre d’exemple, le village de Sept-Îles a vécu une rupture importante avec l’exploitation du fer au début des années 1950, avant de décliner radicalement avec le marché de ce minerai au début des années 1980, pour ensuite rebondir actuellement avec l’industrie de l’aluminium qui a fait rompre la trajectoire négative. L’économie de Baie-Comeau illustre aussi des grands cycles alors que ceux-ci sont différents que ceux de sa voisine nord-cotière.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean n’échappe pas à ce phénomène associé à une évolution par grands cycles économiques et sociaux. Cette région fait actuellement face à un contre-cycle, qui se poursuit inexorablement. Poursuite bien confirmée par plusieurs tendances lourdes dans les indicateurs disponibles, notamment une perte d’emplois industriels 1981-2001 relativement importante, malgré une hausse de la production traditionnelle accompagnée par des investissements qui se maintiennent. Pour rompre avec cette trajectoire négative en forme de contre-cycle structurel, cette région doit entrer de plein fouet vers un autre grand cycle économique, possiblement de nature « post-industriel » correspondant au grand mouvement sociétal très actuel (économie du savoir – libéralisation des échanges – technologies de l’information – impératifs environnementaux) qui se déploie à l’échelle mondiale.

Comment inscrire plus directement la région en question dans le prochain grand cycle économique structurel afin d’assurer son développement économique et social ? Comment influencer positivement la structure économique et amorcer de plein fouet la prochaine étape cyclique dans la trajectoire économique du Saguenay–Lac-Saint-Jean ?

La théorie à propos des « grands cycles économiques » offre un certain nombre d’indications en cette matière, particulièrement depuis l’important débat théorique1 qui eut lieu au tournant des années 1980. Débat ou controverse qui a permis de mettre en évidence les vertus des impulsions endogènes du développement régional. Quelques modèles et leurs variantes furent offerts. Plusieurs des conditions alors mises en exergue furent par ailleurs ciblées par des interventions spécifiques dans diverses situations territoriales, notamment les facteurs reliés à l’entrepreneurship, l’épargne, la productivité, la formation de la main-d’œuvre, l’incubation industrielle, etc.

Ainsi, certains scénarios plus radicaux d’action régionale peuvent être envisagés au Saguenay–Lac-Saint-Jean, dans une perspective de rupture territoriale, afin d’accélérer le cheminement régional vers un nouveau cycle économique structurel. Le livre de Marc-Urbain Proulx « Vision 2025 : le Saguenay-Lac-Saint-Jean face à son avenir » publié par les Presses de l’Université du Québec propose huit scénarios à cet effet.

Scénario 1

La rupture par le « Big Push »


L’impulsion majeure de la croissance et du développement d’une économie régionale, généralement effectuée sous la forme d’un investissement imposant dans le capital physique, s’inscrit au cœur de la théorie économique keynésienne telle qu’enseignée par mes collègues universitaires. Grâce aux effets d’entraînement économique d’un tel investissement imposant, l’impulsion en question occasionne un effet majeur (démarrage - « take off ») dans les circuits économiques (demande globale, production, emplois, revenus, épargne, investissements, etc.) sur une longue période correspondant à un nouveau cycle.

Ce fut le cas en 1927 au Saguenay–Lac-Saint-Jean avec les investissements majeurs effectués au sein de l’industrie de l’aluminium dans le complexe Arvida. Ce fut le cas aussi dans ce même complexe, en 1941-1942, avec la multiplication par sept de la capacité de production d’aluminium primaire.

D’autres exemples d’impulsions majeures provoquant le « démarrage économique », certes de moindre importance, sont légion dans les périphéries du Québec, en Abitibi, à la Baie-James, dans quelques zones de la Gaspésie, sur la Côte-Nord. C’est le cas notamment de Sept-Îles qui bénéficie actuellement d’une sortie du contre-cycle économique du « fer » grâce à une impulsion majeure concrétisée par des investissements imposants dans l’industrie de l’aluminium.

Après la guerre 1939-1945, la mise en place d’institutions mondiales de promotion du développement et de régulation socio-économique à cette échelle a permis à plusieurs pays de bénéficier d’impulsions majeures concernées par le démarrage économique. En réalité, des investissements majeurs furent largement effectués en Afrique, en Amérique du Sud, en Asie et aussi en Europe avec le célèbre Plan Marshall. En conséquence, la forte poussée de la demande mondiale de biens, services, matières premières, main-d’œuvre a alimenté un important cycle de croissance pendant plusieurs décennies.

À ce propos d’une impulsion majeure dans le contexte économique actuel du Saguenay–Lac-Saint-Jean, l’image d’un Plan Marshall fut largement évoquée récemment pour illustrer la nature des interventions de grande envergure qui s’avèrent nécessaires actuellement dans cette région. Le redémarrage économique en serait impulsé dans le cadre d’un nouveau cycle économique. Reste maintenant à savoir comment concevoir et appliquer selon quelles conditions ce fameux plan majeur qui pourrait faire rompre la région avec le contre-cycle économique actuel et lancer l’économie régionale dans la prochaine phase de croissance et de développement. Nouvelle phase par laquelle, dans le contexte actuel de l’économie du savoir, le facteur travail fera largement place au facteur technologie, rendant ainsi la question de l’emploi, de l’exode des jeunes et de la démographie fort difficile à résoudre par les solutions traditionnelles.

À cet effet de rupture vers un nouveau grand cycle économique, grâce à une impulsion majeure, on peut considérer que l’investissement de près de 3 G$ effectué par la compagnie Alcan à Alma au tournant des années 2000 représente exactement le type d’impulsion dont les effets furent largement ressentis dans cette collectivité, même si le nombre d’emplois créés sur une longue période fut tout de même très limité. La construction en cours de l’autoroute 175 dans la réserve faunique des Laurentides représente aussi une impulsion importante en matière de développement, ne serait-ce que les retombées de l’investissement initial ainsi que les effets psychologiques qui s’inscrivent dans la population sous l’angle de l’ouverture régionale au monde extérieur.

Le scénario du « Big Push » au Saguenay–Lac-Saint-Jean possède aussi d’autres projets éventuels pour l’alimenter convenablement. Soulignons notamment le projet multidimensionnel de la mise en valeur de la rivière Ashuapmushuan. Pensons aussi à l’actuel projet de Terminal méthanier sur le site portuaire de Grande-Anse, qui pourrait être accompagné de satellites économiquement structurants comme un complexe pétrochimique, une usine de cogénération, un complexe de serres. S’il devenait réalité, un tel projet s’inscrirait telle une impulsion plus ou moins majeure de développement en modifiant à un certain degré la structure économique de la région.

Dans cet esprit du Big Push, soulignons aussi l’éventuel investissement majeur dans l’un des plus vieux complexes de production primaire d’aluminium au monde, soit le complexe Arvida qui nécessite une modernisation. S’il devenait effectif, ce type d’impulsion majeure qui renouvellerait le processus de production pour une longue période pourrait influencer l’économie régionale de manière considérable dans le sens d’un nouveau cycle économique pour cette zone industrielle Alma-La Baie. Face à la désuétude des équipements actuels de ce complexe Jonquière ou Arvida, dont plusieurs unités furent même déjà mis au rancart, le contexte général des intrants bien disponibles à la production sur les lieux (énergie, main-d’œuvre, transport…) permet certes d’envisager des investissements majeurs à consentir pour reconvertir cette zone économique spécialisée afin de lui donner le contenu nécessaire pour l’inscrire dans le marché du XXIe siècle.

D’autres projets relativement importants s’offrent au Saguenay–Lac-Saint-Jean pour accompagner un effort général d’impulsion majeure au développement dans cette région. Signalons notamment la production de biomasse qui offre des occasions d’affaires qui semblent de plus en plus profitables sur le marché de l’énergie. Aussi, l’établissement d’unités de production déconcentrées dans la région, autant dans le secteur privé comme l’unité de CGI sur le boulevard Talbot que dans le secteur public comme le Centre des données fiscales sur le boulevard Harvey, offre des occasions intéressantes, envisageables étant donné les avantageux coûts de production ainsi que le bassin de main-d’œuvre qualifiée offert par la région. D’autres projets connexes d’investissements importants existent en outre, notamment le parachèvement de l’autoroute 70, la modernisation des papetières désuètes, l’implantation de nouvelles scieries, l’attraction d’unités intermédiaires de production dans la 2e et 3e transformation des matières premières. Nous pouvons envisager aussi des investissements majeurs dans le vaste domaine récréotouristique qui regorge de sites très intéressants à mettre en valeur au Saguenay–Lac-Saint-Jean grâce à des stratégies appropriées d’attraction de capitaux. Et que dire du domaine de l’énergie dont le potentiel nordique s’avère plus que considérable pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Bref, ce scénario de l’impulsion majeure dans la structure économique possède d’importantes bases pour sa faisabilité au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Encore faut-il que les acteurs régionaux établissent la faisabilité multidimensionnelle des projets éventuels dans le contexte actuel de l’économie mondiale, de l’économie du savoir et des impératifs environnementaux, afin de permettre les investissements massifs envisageables. En considérant les effets directs et indirects de l’investissement récent de 3 G$ de Alcan à Alma, force est de constater que l’importante rupture par le Big Push (plan Marshall) nécessaire actuellement au Saguenay–Lac-Saint-Jean devra comporter plusieurs volets, plusieurs dimensions en faisant appel à plusieurs territoires de cette vaste région. Aussi, le redémarrage économique anticipé par une telle impulsion multidimensionnelle éventuelle ne générera pas, sur une longue période, une grande quantité d’emplois qui seront par contre de qualité. À l’évidence, le prochain cycle de l’économie régional possèdera ses caractéristiques propres qui le démarquera et le distinguera des cycles structurels passés.

Marc-Urbain Proulx
Professeur, CRDT, UQAC

1 Stöhr, W.B and Taylor, D.R.F. (ed) (1981), « Development from Above or Below », ed. J.Wiley. and Sons, New-York ; Friedman, J. and Weaver, C. (1979) « Territory and Function », edit. Ed. Arnold, London

Réagir à cet article Version imprimable Envoyer à un ami

Pour d'autres informations dans « Économie en mouvement »...

LBR.ca - Saguenay-Lac-St-Jean - AB

Tous droits réservés © 1996 - 2008 La Firme Inc.