- / LBR.ca / - Les spécialistes considèrent généralement que ledit « tertiaire moteur » représente un domaine névralgique dans l’économie des villes et des régions. Car il est composé par des activités motrices pour d’autres activités économiques. À titre d’exemple, un plan de bâtiment confectionné par des architectes va générer d’autres activités associées à la construction du bâtiment en planification, notamment l’excavation, les fondations, la charpente, la toiture, l’électricité, la plomberie, etc.
Ce domaine concerné par la part du traditionnel secteur tertiaire qui s’avère moteur de développement économique, est généralement circonscrit et défini par les grands champs que voici : la finance, les services spécialisés aux entreprises, la R&D (recherche et développement), l’enseignement supérieur ainsi que les arts et la culture. Pour les petites et grandes villes du Québec telles que Alma, Dolbeau, Saguenay, le « tertiaire moteur » représente un domaine névralgique sur lequel elles doivent miser pour stimuler la créativité, l’innovation et la production.
Ce champ du tertiaire moteur ne peut être parfaitement isolé et découpé à partir des statistiques officielles compilées. Parmi les contraintes statistiques à cet effet, signalons que la finance comprend le secteur des assurances, alors que le secteur des arts comprend aussi les loisirs. Néanmoins, un domaine « tertiaire moteur » s’avère bel et bien identifiable et mesurable sans trop de biais méthodologiques. Sa prise en compte devient fort utile pour comparer, d’une part, les villes entre elles et, d’autre part éventuellement, les différentes étapes de l’évolution de chaque ville sur une longue période.
À cet effet, même si Montréal possède la plus forte masse critique dans le tertiaire moteur au Québec, avec 23 % de l’emploi total dans cette ville, sans compter Laval (19 %) et Longueuil (23 %), nous avons constaté que la taille de la population n’est pas le seul critère qui influence la position avantageuse de ce moteur de développement. Car Rimouski, à titre d’exemple, possède aussi un tertiaire moteur important qui correspond à 20 % des emplois totaux. Cette position avantageuse s’explique en partie par la vaste aire de rayonnement de cette capitale régionale de taille limitée. La Malbaie, La Pocatière, Sherbrooke, Saint-Sauveur se positionnent aussi très bien dans leur tertiaire moteur avec des indices respectifs de 19 %, 21 %, 19 % et 24 %, attribuables en grande partie à leur localisation géographique. Québec (21 %), Gatineau (18 %), Lévis (22 %), Trois-Rivières (17 %), Joliette (16 %), et Saint-Hyacinthe (17 %) se positionnent relativement bien aussi, dans ce tertiaire moteur, pour diverses raisons. En outre, des agglomérations telles que Baie-Comeau (12 %), Sept-Îles (13 %), Shawinigan (13 %), Grandby (12 %), Val d’Or (12 %) et La Tuque (8 %) performent faiblement si l’on considère leur rôle de centre de services spécialisés pour un vaste territoire. Par contre, les agglomérations d’Alma (16 %), Carleton (16 %), Nicolet (18 %), Trois-Pistoles (16 %), Maniwaki (15 %), Melbourne (21 %), Mont-Tremblant (20 %) et Saint-Georges (15 %) et beaucoup d’autres centres urbains secondaires et même tertiaires possèdent, selon notre indice, un domaine du tertiaire moteur relativement dynamique et porteur de développement.
À travers les inégalités interterritoriales dans la dotation en activités tertiaires motrices de développement, on constate aussi une déconcentration assez importante de ces activités ou fonctions supérieures sur le vaste espace du Québec. De très nombreuses petites villes périphériques comme Saint-Félicien, Matane, Beauceville possèdent ainsi les ressorts adéquats pour générer la créativité, l’innovation et le développement économique et social sur leur territoire immédiat et éloigné. Ces ressorts s’inscrivent concrètement dans leurs activités reliées à l’éducation, la finance, les services privés et publics aux entreprises, les arts et la culture, la R&D.
Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, Dolbeau (15 %) Saint-Félicien (15 %), Alma (16 %) possèdent un tertiaire moteur relativement bon comparativement à La Tuque (8 %), Cap-aux-Meules (10 %), Val d’Or (12 %) et Baie-Comeau (12 %). Ville de Saguenay (18 %) illustre un ratio un peu faible en regard de son potentiel théorique offert par son aire de rayonnement très étendue. Il en est de même pour Rouyn (17 %). Ce phénomène s’explique en partie par les relations d’affaires tissées directement avec Montréal et Québec à partir des petits pôles périphériques tels que Radisson, Matagami, Chibougamau, Havre-Saint-Pierre, Sept-Îles, Forestville et Fermont. Bref, la capitale régionale Saguenay voit un bon nombre des activités du tertiaire moteur lui échapper.
Aussi, l’intégration des activités par les grands groupes ou firmes dans un contexte de très forte concurrence est un phénomène réel, sauf dans certains champs comme l’architecture. Il s’agit d’une tendance lourde. Les décideurs qui donnent des mandats sont de moins en moins localisés dans les régions. Ce qui favorise la desserte de certains services à partir des grands centres urbains comme Montréal et Toronto. Aussi, la centralisation décisionnelle des entreprises et des agences gouvernementales localisées en région ne favorise guère le tertiaire moteur de villes comme Saguenay, Alma, Roberval. Le secteur de la finance s’est effrité, ne laissant dans la région que des succursales sans beaucoup d’expertise de haut niveau. La profession de banquier n’existe pratiquement plus dans la région. En outre, les grandes entreprises aux unités déconcentrées, notamment dans les secteurs des pâtes et papiers, de l’aluminium, des mines et du bois d’œuvre, appliquent trop souvent la stratégie de réduction du nombre de fournisseurs de services. Alors que Alcan avait 22 fournisseurs de services en génie en 1985, ils ne sont maintenant que trois firmes. Du côté d’Abitibi-Consolidated, il ne lui reste qu’un seul fournisseur de génie conseil tandis qu’ils étaient 11 dans le passé. Il semble que l’avenir rapproché en génie conseil sera marqué par la présence dominante d’une ou deux grandes firmes ainsi qu’une panoplie de très petites entreprises qui œuvreront dans des niches très spécialisées.
À travers ce tertiaire moteur au Saguenay–Lac-Saint-Jean, il est intéressant de constater la multiplication des activités de R&D au cours des dernières décennies. Elles s’inscrivent autour du domaine de l’enseignement supérieur qui va bien. La montée en importance de la R&D représente une tendance de fond dans le tertiaire moteur à l’heure de l’économie du savoir. Sont de plus en plus présents des centres comme le CTA (Centre des technologies de l’aluminium), le CURAL (Centre universitaire de recherche sur l’aluminium), le CRDA (Centre de recherche et de développement de l’agriculture), le CQRDA (Centre québécois de recherche et de de développement de l’aluminium) et le CIDEL (Centre d’innovation et de développement expérimental), des cellules actives au sein des entreprises à forte intensité technologique comme STASS bien sûr, mais aussi Alumiform, Nutrinor et Laur Machinerie ainsi que des groupes tels que le Consortium sur la forêt boréale, Ecobes et Balsac. Malgré les besoins encore insatisfaits, une réelle masse critique de R&D devient fort intéressante dans un esprit de soutien à l’innovation et au développement. Pour de nombreux observateurs tels que Bruno Minier du CHT 02 (Centre de hautes technologies de la région 02), il s’agit désormais de passer collectivement à une perspective « système » par une nouvelle forme de gouvernance régionale de toutes ces composantes de l’innovation, notamment l’université (et ses tentacules) et les quatre cégeps. Nouvelle gouvernance basée sur quatre ingrédients essentiels : une stratégie globale pour asseoir les consensus notamment autour de projets communs; le tissage de réseaux entre les divers acteurs; l’assimilation de savoirs et savoir-faire par des mécanismes d’apprentissage collectif; et la mise en œuvre de diagnostics et bilans continus dans un esprit de réflexivité régionale.
Bien qu’il soit malmené par l’intégration sectorielle, il existe des opportunités dans le tertiaire moteur. De façon générale, on peut supposer qu’au cours des prochaines années, les activités qui composent le domaine du tertiaire moteur dans les villes du Saguenay–Lac-Saint-Jean devront s’orienter vers la diversification de leurs services, alors que certains clients traditionnels seront de moins en moins présents dans leur économie locale et régionale. Ce secteur moteur n’est pas mort, mais il est moribond. Le noyau dur demeure important. La présence de services publics supérieurs au sein de la région (cégeps, centres de R&D, incubateurs, hôpitaux, centres de formation professionnelle, université…) offre une masse critique de compétences qui alimente et soutient ce noyau entraînant d’expertise du tertiaire moteur.
À notre avis, les activités devront miser davantage sur la PME spécialisée dans des niches qui demandera des services très spécialisés. Elles devront faire preuve de créativité, de flexibilité, d’adaptation et d’innovation en se collant aux besoins du client souvent peu révélés, mais à détecter impérativement et à satisfaire adéquatement pour l’assister à demeurer concurrentiel. De nouveaux créneaux et niches émergent constamment sur le vaste territoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean en créant une demande importante de services spécialisés. Nous pensons tout de suite aux niches de la deuxième et de la troisième transformation des matières premières, notamment dans le bois. Soulignons aussi l’aménagement forestier dont le vaste chantier déjà amorcé représente un champ qui nécessite beaucoup d’expertise et d’innovation. Et que dire des autres créneaux en développement tels que l’hydroélectricité, l’aluminium, les populations autochtones, l’éolien, l’agriculture nordique, le récréotourisme, la défense, etc. qui nécessitent beaucoup d’expertise issue du domaine professionnel qu’on appelle le tertiaire moteur ? Nous avançons que le créneau de l’énergie renouvelable devrait devenir une préoccupation régionale dans un esprit d’exceller davantage dans ce secteur soumis à une très forte demande mondiale.
Une occasion intéressante à cet égard de soutien réside dans la déconcentration d’unités de production autant dans le secteur privé que public. Le Centre des données fiscales du gouvernement fédéral, les bureaux régionaux d’Hydro-Québec, le centre de recherche d’Alcan et la succursale de CGI représentent des exemples intéressants. En réalité, la structure de coûts de production de services spécialisés s’avère inférieure dans la région qui est en réalité très concurrentielle. Selon plusieurs observateurs, plusieurs firmes spécialisées auraient intérêt à déconcentrer des unités de production hors des grands centres urbains afin de maximiser leur compétitivité.
Finalement, la mise en œuvre ponctuelle de « grands travaux » tels que la construction de barrages, d’usines, de routes, de ports, de bâtiments importants et autres équipements et infrastructures, notamment dans le nord du Québec, génère non seulement de l’ouvrage mais aussi des avancées dans les expertises pointues. L’entretien de ces équipements et de ces infrastructures devient une activité professionnelle de plus en plus importante. Bon an mal an, on assiste à des investissements de plus de 3 milliards de dollars dans la vaste zone nordique de rayonnement de Ville Saguenay.