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L’entrepreneurship régional - Marc-Urbain Proulx CRDT-UQAC

Il devient fort difficile d’envisager actuellement des jours meilleurs.
2006-02-23 06:29 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.

Jadis renommée pour son entrepreneuriat dynamique et ses entreprises florissantes, la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean ne représente plus actuellement que l’ombre d’elle-même. L’effritement de ce facteur de développement est évident. Et il devient fort difficile d’envisager actuellement des jours meilleurs.

- / LBR.ca / - Au Québec, l’explosion entrepreneuriale au cours des années 1960 et 1970 représente l’une des caractéristiques principales du modèle québécois de développement qui s’est construit pendant ladite Révolution tranquille. À la faveur de l’arrivée sur le marché du travail des « baby boomers » mieux éduqués que la génération précédente ainsi que de la mise en place de certaines conditions de soutien par les gouvernements supérieurs, un très bon taux de création d’entreprises fut nouvellement au rendez-vous à cette époque en causant une rupture dans la trajectoire entrepreneuriale du Québec.

Si l’élite entrepreneuriale poursuit actuellement sa course avec les grandes familles Coutu, Beaudoin, Dutil, Lemaire, Péladeau, Saint-Pierre, Pomerleau, Godin, etc., force est de constater que les spécialistes nous indiquent un affaiblissement actuel de l’entrepreneuriat au Québec. Pourtant, le Québec aurait bien besoin d’une nouvelle vague entrepreneuriale pour renouveler son original modèle de développement qui s’épuise selon l’avis de plusieurs analystes. En 2002, les intentions individuelles de créer une entreprise étaient de 7 % au Québec alors que ce ratio était de 14 % dans le reste du Canada.

Le Québec semble désormais beaucoup moins entrepreneurial qu’auparavant. Le groupe d’âge 18-24 créent dix fois moins d’entreprises au Québec que dans le reste du Canada. S’il n’est pas simple de mesurer les causes de ce recul des indices entrepreneuriaux mesurés par le GEM (Global Entrepreneurship Monitor) au Québec, il demeure que la forte poussée d’intégration économique sectorielle, l’importante présence du gouvernement dans l’économie, la faible démographie, la culture lyrique, les comportements des grandes entreprises représentent toutes des conditions générales peu favorables à l’émergence de nouvelles entreprises. Aussi, on constate à l’évidence que la fameuse Beauce, reconnue pour ses PME et son entrepreneuriat, ne semble plus performer aussi bien qu’auparavant. En 2004, l’indice de l’activité entrepreneuriale GEM était de 7,4 % au Québec.

Au Saguenay–Lac-Saint-Jean, cet indice d’activité entrepreneuriale illustrait en 2004 la faible performance de 4,4 %, soit l’une des plus faibles du Québec après la Côte-Nord et la Gaspésie. Le déclin démographique explique sûrement en bonne partie cette faible performance. Il apparaît, selon l’analyse de Nathaly Riverin , qu’il s’agit largement, dans cette région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, d’un entrepreneuriat de nécessité qui s’avère généralement plus intense lors des récessions et qui se résorbe lorsque la conjoncture économique est plus favorable. Dans le cas de cette région, cette dite « nécessité » caractérise l’entrepreneuriat même en période de conjoncture favorable puisque le taux de chômage demeure élevé.

Selon le bulletin BMO Vol. 4, octobre 2005, de la Banque de Montréal, la Communauté métropolitaine de Saguenay illustre la pire performance canadienne, après Saint-John, Terre-Neuve, en matière de croissance de sa masse d’entreprises, étant donnée notamment une perte nette de - 5% de ses entreprises avec employés rémunérés. Saguenay ne contient que 50 PME par tranche de 1000 habitants, alors que ce ratio atteint 92 à Calgary, 69 à Montréal, 66 à Sherbrooke et 57 à Trois-Rivières.

Les entrepreneurs locaux et régionaux du Saguenay-Lac-Saint-Jean sont traditionnellement excellents, certes. Certaines entreprises comme celles des Sirois, Godin, Morin, Lamarre, Tremblay sont même devenues de grandes entreprises nationales et internationales. Mais force est de constater néanmoins que la population régionale du Saguenay–Lac-Saint-Jean n’est désormais que peu entrepreneuriale, particulièrement à Saguenay où l’indice entrepreneurial s’avère négatif depuis plusieurs années. En réalité, l’entrepreneuriat local et régional devient de plus en plus faible au fil des années. Récemment encore, fut constaté un très faible indice comparatif à propos des travailleurs autonomes qui représentent une forme d’entrepreneuriat possédant pourtant de nombreuses vertus.

Les plus âgés parmi nous se souviennent de la forte intensité entrepreneuriale qui régnait dans la région pendant les années 1950, 1960, 1970. Chicoutimi avait la réputation d’être la capitale des voitures Cadillac, symbole par excellence de la réussite entrepreneuriale. Ces décennies passées de forte croissance économique et de modernisation des moyens de production furent une période d’explosion d’entrepreneurs issus largement des classes agricole et forestière en investissant le commerce, les services et la fabrication. Classes de ressources humaines débrouillardes et indépendantes. Agriculture et forêt qui étaient alors, grâce à la modernisation des équipements, en surplus de main-d’œuvre autonome, courageuse et peu qualifiée. L’explosion fut possible aussi grâce à des barrières à l’entrée (capitaux, savoir-faire, etc.) très peu contraignantes ainsi qu’à un marché de consommation non seulement en pleine expansion, mais relativement bien protégé de la concurrence extérieure par la distance qui favorisait la substitution régionale de produits importés. Depuis, force est de constater un effritement de l’entrepreneuriat local et régional dans tous les secteurs jadis dynamiques, y compris l’alimentation, la restauration, les merceries, etc.

Les conditions contemporaines à l’entrepreneuriat s’avèrent certes bien différentes. Alors que 60 % des entreprises au Canada sont créées par des gens âgés entre 18 et 35 ans, cette catégorie démographique quitte massivement la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Parmi ceux qui restent, seulement 13,6% ont l’intention de créer leur entreprise alors que ce ratio atteint 18% pour l’ensemble du Québec. L’exode des jeunes ressources humaines fait très mal à l’entrepreneuriat régional. Aussi, l’envahissement massif des activités économiques locales et régionales par des succursales de grandes chaînes nationales la majorité des secteurs économiques rend le marché très compétitif pour les entrepreneurs locaux et régionaux. Il devient en effet fort difficile de lancer une scierie, une fromagerie, un restaurant, un marché d’alimentation, une quincaillerie, une concession automobile. En outre, notre culture ouvrière plutôt revendicatrice offre beaucoup moins de modèles entrepreneuriaux en ne stimulant que très peu ladite contagion entrepreneuriale. On peut avancer que la population régionale cultive la dépendance en quémandant encore et toujours le développement d’en haut, soit issu de la grande entreprise ou des gouvernements supérieurs. Il s’agit là d’une réalité observée par plusieurs experts, mais encore largement niée par les élites locales et régionales.

Dans le contexte actuel d’un déclin démographique, du vieillissement de la population ainsi que de fortes barrières à la création d’entreprises dans un contexte de concurrence qui demande beaucoup de capitaux et de savoir-faire dès le démarrage, il est difficile d’envisager un avenir intéressant pour l’entrepreneuriat local t régional au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Marc-Urbain Proulx, professeur d’Économie Régionale, UQAC

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