La rupture structurelle contemporaine de l’économie régionale du Saguenay–Lac-Saint-Jean - Marc-Urbain Proulx CRDT - UQAC
Après la première phase de colonisation et d’écrémage du bois d’oeuvre de première qualité qui débuta en 1838 au Saguenay–Lac-Saint-Jean, le démarrage industriel fut double, d’abord dans la production de pulpe (par la suite pâtes et papiers) à la fin de XIXe siècle et ensuite dans la production d’aluminium (électro-chimie) en 1927, avant de ralentir considérablement au cours de la grande crise des années 1930, surtout dans le premier secteur.
- / LBR.ca / - Le rebondissement économique de la trajectoire régionale fut fulgurant à partir de 1942 grâce à des investissements massifs de la compagnie Alcan dans ses installations industrielles afin de répondre à la nouvelle demande internationale d’aluminium qui a occasionné la multiplication de sa production par sept (50 000 à 350 000 tonnes métriques) dans le complexe Arvida. Aussi, la forte reprise économique internationale de l’après-guerre 1939-1945 a relancé la production de pâtes et papier et de bois d’œuvre. Une période unique de création de richesses régionales s’est alors ouverte au Saguenay-Lac-Saint-Jean, faisant entrer rapidement la région dans l’ère de consommation de masse par l’entremise de l’important pouvoir d’achat d’une nouvelle classe ouvrière bien rémunérée. Ce qui stimula au passage la production régionale de biens et de services domestiques. Plusieurs produits et services jadis importés furent même substitués par des productions locales et régionales pendant cette période. Cette forte croissance économique régionale soutenue s’est alors poursuivie jusqu’en 1980, la décennie 1970 ayant tiré profit de la forte hausse de la production dans le bois d’œuvre et dans le papier spécialisé, de l’implantation d’usines dans la transformation de l’aluminium et aussi des investissements du secteur public dans des équipements (éducation, santé, communautaire, habitation, transport…).
Malgré cette forte création de richesse pendant la période 1942-1980, l’économie régionale du Saguenay–Lac-Saint-Jean n’a paradoxalement pas atteint une grande diversification industrielle (substitution des importations - 2e et 3e transformation des ressources – nouvelles industries), si ce n’est dans l’agroalimentaire, les équipements industriels, l’habitation, les métaux et quelques rares activités de la filière de l’aluminium et du vêtement. Si elle a progressé à l’évidence, la zone industrielle régionale n’a pas atteint un degré élevé de maturité économique. Cette économie territoriale bien démarrée a en réalité directement sauté dans la phase plus avancée de sa trajectoire économique caractérisée par la consommation de masse. Il s’agit d’une forte économie quadri-industrielle (bois – pâtes et papiers – aluminium – agroalimentaire) dont la majorité des activités de production se retrouve en amont des filières de production, soit l’extraction de ressources (forêt – hydroélectricité – agriculture – élevage) et la première transformation de celles-ci.
La rupture économique du début des années 1980
Ainsi, la base industrielle régionale est demeurée peu diversifiée, relativement immature et fortement dépendante de quelques segments directement reliés au marché mondial. Elle était alors mal préparée à subir la dure rupture qui a caractérisé les deux dernières décennies. Voici quelques éléments fort éclairants de l’état de la situation actuelle.
Notons d’abord que l’économie du Saguenay–Lac-Saint-Jean a perdu 1 060 emplois dans le secteur primaire (-12 %) au cours de la période 1981-2001, notamment dans la forêt. Or, tel qu’illustré au graphique 1, ces pertes avaient été beaucoup plus fortes pendant la période 1961-1981, surtout entre 1961 et 1971 (-59 %). Ainsi, la dure chute de l’emploi dans le secteur primaire depuis 1961 s’atténue à l’évidence au fil du temps.
Graphique 1
Emploi par secteurs, Saguenay–Lac-Saint-Jean, 1961-2001
Source : Statistique Canada, compilation et traitement CRDT, UQAC.
Le graphique 1 illustre que la situation s’avère bien différente dans le secteur secondaire. En effet, alors que l’économie régionale a obtenu une croissance de 10 486 emplois industriels (+33 %) pendant la période 1961-1981, le Saguenay–Lac-Saint-Jean est devenu clairement déficitaire de 1 955 emplois industriels pendant la période 1981-2001, soit une chute de -6,2 % de sa base industrielle. On constate alors, dans les statistiques sur l’emploi, une rupture industrielle assez radicale qui apparaît très clairement en 1981.
Tous les secteurs d’activité traditionnelle du grand secteur secondaire relié aux ressources naturelles ont été affectés à un certain degré par les changements dans les conditions de production entre 1981 et 2001 :
· le secteur de l’aluminium a éliminé le tiers de ses employés malgré une production annuelle qui a plus que doublé (de 450 000 à 1 000 060 tonnes métriques, soit autour de 2 700 postes de travail en moins);
· le secteur des pâtes et papier a soustrait 20 % de sa main-d’œuvre, malgré une légère hausse de sa production annuelle;
· le secteur du bois d’œuvre n’a pas fait de gains d’emplois comme dans les années 1970, alors que sa production se maintient, tout en fluctuant au gré de la conjoncture;
· le secteur agroalimentaire est en forte intégration et en restructuration, ce qui élimine aussi les emplois.
En outre, la diversification industrielle s’avère beaucoup trop lente, malgré un soutien public considérable. Les activités de 2e et 3e transformation de l’aluminium (fils, tubes, vélos…) et du bois (panneaux, poutrelles, planchers…) se multiplient certes en fonction de la demande du marché et des technologies disponibles, mais pas aussi rapidement qu’il le faudrait. Des activités de substitution de biens ou services importés (vêtements, machineries, équipements…) voient aussi le jour pour le marché intérieur et aussi pour l’exportation, sans que ce phénomène ne fasse boule de neige. Bref, le secteur manufacturier régional n’arrive pas à compenser les pertes d’emplois massives dans les secteurs traditionnels.
Les lourdes pertes d’emplois industriels au total, au cours des deux dernières décennies, sont attribuables à certaines causes distinctes, dont voici les principales :
· d’abord, les changements technologiques qui ont totalement modifié les méthodes de production, notamment dans l’aluminium et le bois d’œuvre, mais aussi dans toutes les autres industries.
· ensuite, les limites effectives des réserves de la ressource forêt qui ne permettent plus l’implantation de nouvelles usines, si ce n’est les panneaux agglomérés, les poutrelles et certaines productions spécialisées.
· en outre, le secteur agroalimentaire fut soumis au processus d’intégration des petites unités par les grandes à un point tel que la majeure partie de la transformation du lait produit quotidiennement s’effectue désormais en dehors de la région.
· finalement, l’implantation de nouvelles activités manufacturières, notamment dans la transformation de l’aluminium, s’avère soumise à d’importantes contraintes. Sans épuiser l’analyse ici, ces contraintes sont reliées à la distance des grands marchés, à la faible présence de savoir-faire régional, aux relations de travail plus ou moins turbulentes, à la faiblesse des moyens consentis pour la prospection industrielle et aussi au nombre limité d’industries mobiles dans les créneaux régionaux sur le marché international.
L’effet négatif entraînant de ce déclin de l’emploi industriel entre 1981 et 2001 sur le reste de l’économie régionale s’avère alors considérable étant donné la forte réduction de la masse salariale versée chaque semaine par les emplois industriels bien rémunérés dans les circuits économiques locaux et régionaux.
Dans le secteur tertiaire, néanmoins, le gain régional représente tout de même 19 000 emplois depuis 1981. Ce qui permet à ce secteur économique d’atteindre 90 410 emplois à la faveur de la poursuite désormais plus lente de la tertiarisation de l’économie au Saguenay–Lac-Saint-Jean au cours des deux dernières décennies.
Cette croissance de l’emploi tertiaire est explicable par la masse salariale toujours versée aux travailleurs encore nombreux, par la présence de retraités avec un excellent pouvoir de consommation, par le soutien au revenu alloué par des programmes gouvernementaux ainsi que par le développement de nouveaux services, notamment dans la restauration, la santé, les loisirs. Toutefois, l’affaissement de la courbe de ce secteur tertiaire Saguenay–Lac-Saint-Jean en fin de période, illustrée au graphique 1, nous indique que cette dynamique de croissance de l’emploi tertiaire tire à sa fin dans le contexte du déclin actuel des autres secteurs économiques dont la force motrice diminue.
En somme, la région n’a gagné que 16 000 emplois net pendant la période 1981-2001, la grande majorité étant des emplois relativement moins bien rémunérés que les emplois industriels traditionnels. Pour la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, il s’agit là d’une rupture relativement brutale par rapport à l’évolution de l’emploi 1961-1981.
Terminons cette courte analyse en soulignant que cette rupture économique n’affecte pas de la même manière toutes les collectivités territoriales dans la région. Les zones périurbaines de l’agglomération Chicoutimi-Jonquière furent moins affectées que les lieux et les milieux ruraux. Car en période de difficultés économiques, un territoire continue généralement de subir les effets de la polarisation qui, à l’époque contemporaine, se produisent dans les couronnes périurbaines et la frange urbaine.