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Les trajectoires dans les mouvements économiques régionaux - Marc-Urbain Proulx CRDT - UQAC

Les caractères aléatoire et non linéaire des trajectoires historiques des économies territoriales rendent fort délicat l’exercice de prévision du prochain grand cycle structurel.
2005-06-07 13:34 - Chronique


Cet article fait partie du dossier spécial Mouvement de l'économie régionale.
Marc-Urbain Proulx, professeur d’Économie Régionale, UQAC
Marc-Urbain Proulx, professeur d’Économie Régionale, UQAC

- / LBR.ca / - La lecture historique de l’économie des divers territoires qui composent le vaste espace québécois fait rapidement apparaître des ruptures bien distinctes dans les trajectoires. En effet, dans la longue tendance séculaire du développement national qui caractérisa les derniers siècles, on constate qu’il existe non seulement des cycles conjoncturels (croissance – stagnation – récession – reprise – etc.) qui se succèdent avec une certaine synchronie, mais aussi de grandes vagues de nature plutôt structurelle. Diachroniques par essence, ces vagues de longueur et d’épaisseur variables n’affectent pas tous les territoires en même temps. On distingue bien sûr de mémorables dates charnières dans l’évolution de l’économie du Québec, notamment 1810, 1896, 1929 et 1945. Mais chaque territoire interne possède sa propre trajectoire économique illustrant des effets distincts de chaque cycle structurel) À titre d’exemple, l’arrivée massive de capitaux britanniques dans l’industrie du bois d’œuvre au début de XIXe siècle représente bien une telle cassure économique qui n’affecta cependant pas tous les territoires en même temps. Plus près de nous, les changements structurels vécus actuellement sous l’impulsion des technologies informationnelles provoquent aussi une nouvelle vague pour les économies territoriales qui réagissent chacune à leur manière selon leur base économique.

Pour mieux comprendre ce phénomène de rupture dans les trajectoires, la science économique offre des modèles d’analyse qui agissent comme guides dans l’interprétation des soubresauts historiques. Sans reprendre ici une longue analyse des forces et des facteurs économiques qui structurent les territoires du Québec, nous pouvons néanmoins exposer quelques grands constats et certains éléments d’analyse.

Soulignons d’abord que notre observation détaillée des économies territoriales du Québec nous conduit à considérer une répartition spatiale très particulière des activités économiques. De fait, ce vaste espace nordique s’avère truffé de quelque 800 petits centres d’extraction de ressources naturelles, dispersés et relativement distants les uns des autres. Chaque centre possède un bassin de ressources limitrophes et rayonne ainsi sur un territoire plus ou moins grand. Ce sont des centres forestiers, miniers, agricoles, maritimes, touristiques et autochtones. Aussi, plusieurs centres sont économiquement mixtes, alors que d’autres ayant une position géographique plus centrale polarisent davantage des activités commerciales et de services, leur offrant ainsi une croissance démographique et économique supérieure à la moyenne. Ces petits centres d’extraction et leur hinterland représentent la composante spatiale de base dans l’analyse de la vaste périphérie du Québec. Hors des grands centres urbains et des corridors industriels, le Québec est en réalité une véritable économie ponctiforme.

Ces économies territoriales éclatées sur un vaste espace sont largement soumises à des cassures qui s’inscrivent sous la forme de bonds en avant soudains, de reculs radicaux, de ralentissements importants, de blocages sérieux. Toutes les économies territoriales traversent ainsi des phases spécifiques et distinctes dans leur évolution. Car ces économies ne se présentent pas tel un long fleuve tranquille. Il existe non seulement des méandres, mais aussi des cascades qui s’inscrivent comme des ruptures. Prenons la pêche à titre d’exemple. Sa pratique commerciale fut complètement déstructurée jadis, avant d’être ensuite relancée à partir d’une autre base technique et économique. Le virage actuel de cette pratique ressemble encore à une telle rupture. Sa relance se fera sur une autre base structurelle. Dans l’agriculture, la deuxième partie du XIXe siècle fut une étape importante qui a fait passer cette pratique de son caractère traditionnel d’autosubsistance à celui de l’exploitation intensive à des fins commerciales grâce à l’apparition de nouvelles techniques et de nouveaux marchés. Depuis, le monde agricole a vécu plusieurs autres changements structurels importants qui ont affecté inégalement les divers territoires en fonction de la qualité des sols, du climat et de la distance des marchés. Notons aussi le secteur minier dont l’économie autour des gisements évolue par essence en dents de scie selon l’état des réserves ainsi que le cours des prix à l’échelle internationale qui sont deux causes structurelles importantes. Bref, les ruptures dans les économies territoriales sont nombreuses au total, peu synchrones selon les secteurs d’activités et relativement inégales à travers les territoires.

Nous avons agrégé nos données à l’échelle des régions administratives du Québec afin de faciliter l’illustration de notre analyse. Le graphique offre une représentation certes moins fine qu’à l’échelle des petits territoires, mais il met tout de même clairement en évidence les fractures dans l’évolution des économies. À partir des trajectoires historiques de chaque région, nous sommes en mesure d’effectuer les constats suivants :

· Le Saguenay–Lac-Saint-Jean a connu un progrès léger tout au long de sa trajectoire économique. Sa maturité est relativement avancée grâce à l’important soutien du secteur public et aux investissements extérieurs. Mais cette région demeure fragile et pourrait à cette étape-ci, qui apparaît cruciale, tout aussi bien régresser que progresser pour le prochain cycle structurel.
· Dans le Bas-Saint-Laurent, l’économie territoriale a connu un progrès relativement important compte tenu d’une phase creuse dans les années 1930 et 1940, mais elle s’essouffle depuis 1975.
· Charlevoix ne démontre aucune maturité, son économie ne se développe que lentement, tout au long de son développement historique, dans le secteur primaire principalement.
· La Gaspésie, la Côte-Nord et la Mauricie sont actuellement en régression. Ces régions ne sont pas sur la voie de la maturité économique. Mais le passé indique qu’une rupture peut éventuellement se produire et renverser la tendance.
· En Abitibi-Témiscamingue, une phase de stabilité a succédé, depuis 1975, à une phase régressive. Son économie est peu mature malgré les investissements industriels extérieurs.
· En Outaouais, les progrès sont plutôt lents et la situation a eu tendance à se stabiliser depuis l’après-guerre. Économie peu mature, cette région centrale se comporte davantage comme une région périphérique.
· En Estrie et en Beauce, finalement, l’économie a progressé substantiellement au cours des cinquante dernières années. Leur phase de maturité est bien enclenchée, mais seulement dans certains secteurs comme la transformation du bois, la fabrication de produits métalliques et la machinerie. Une telle diversification s’avère de bon augure.

Trajectoires des économies régionales

D’une manière générale, nous constatons que la progression du développement territorial à l’échelle des régions du Québec s’appuie sur des conditions structurelles largement imprévisibles et difficilement maîtrisables. L’évolution économique territoriale s’avère donc tout à fait aléatoire. Les trajectoires en vagues distinctes illustrées par le graphique s’expliquent principalement par les changements technologiques, les investissements massifs, la découverte de gisements, l’épuisement de réserves, les variations de la demande. Ces conditions sont largement reliées à la forte intégration des économies régionales au marché mondial fluctuant dont les maîtres d’œuvre en compétition recherchent constamment des gains de productivité. Lors d’une rupture diachronique, les étapes franchies auparavant par la région dans son évolution économique semblent beaucoup moins importantes que les nouvelles conditions structurelles imposées et subies plus ou moins brusquement, d’une manière imprévisible.

Les trajectoires régionales exposées illustrent aussi la non-linéarité du développement économique des régions périphériques et centrales du Québec. Certaines régions (Saguenay–Lac-Saint-Jean, Mauricie, Abitibi-Témiscamingue, Côte-Nord, Outaouais) ont connu un démarrage industriel important dès 1890, tandis que pour d’autres (Gaspésie, Estrie, Beauce, Bas-Saint-Laurent), il fallut attendre 1945 pour voir un véritable démarrage de leur économie après une période plus creuse. Quelle que soit la période du démarrage, elle fut suivie de trajectoires fort différentes à travers les régions observées. Dans le cas de l’Outaouais et du Bas-Saint-Laurent, ce démarrage a été suivi par une phase de consolidation de l’économie. Pour le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, la Mauricie, l’Abitibi-Témiscamingue et la Gaspésie dans une moindre mesure, le décollage plus ou moins puissant fut suivi par une phase de recul plus ou moins radical. Alors que pour les autres régions, la maturation économique s’est poursuivie après le décollage tardif. Notons qu’en s’appuyant sur un important soutien du secteur public, la Maurice et le Saguenay–Lac-Saint-Jean rebondissent depuis 1975 grâce à d’excellents indicateurs de R&D et de production.

Ces quelques constatations nous montrent que le développement économique des territoires périphériques et centraux n’est pas linéaire, mais plutôt marqué d’avancées et de reculs, de sauts aléatoires, par l’entremise de ruptures diachroniques. Aucune des régions, depuis sa phase de prédémarrage, n’a connu un développement économique linéaire. Ce qui nous amène à souligner la difficulté de prévoir l’avenir économique des territoires qui composent le vaste espace du Québec. Un choc pétrolier plus tenace que les autres, une turbulence politique dans un pays compétiteur, le succès dans l’appropriation territoriale de leviers économiques, la découverte de nouveaux gisements de ressources naturelles, une nouvelle technologie en aquaculture ou en sylviculture, des investissements massifs dans la transformation, etc. représentent toutes des conditions imprévisibles qui pourraient éventuellement causer des ruptures dans les diverses structures des économies territoriales du Québec.

Marc-Urbain Proulx

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