Association des Éleveurs de Bovins de Boucherie Saguenay – Lac-St-Jean – Côte-Nord - Lettre à M. Pierre Corbeil, Ministre des Ressoucres natuerelles du Québec relativement à l'aménagement des forêts.
Incohérence gouvernementale de programmes de financement dans le domaine de la forêt.
2005-03-29 09:45 - Commentaire d'opinion
Le 29 mars 2005 - / LBR.ca / -
M. Pierre Corbeil
Ministre des Ressources naturelles
Assemblée Nationale
Québec
Sujet : Incohérence gouvernementale de programmes de financement dans le domaine de la forêt.
Monsieur le Ministre,
En cette période de révision des prochains engagements budgétaires de votre gouvernement je désir, par la présente, porter à votre attention et à celle de votre personnel de direction certains faits troublants relativement au généreux programme de reboisement des terres publiques et privées du Ministère des Ressources naturelles. Particulièrement depuis les trente dernières années le gouvernement de la province, avec la complicité de l’Union des Producteurs Agricoles (UPA), a généreusement financé le reboisement de près de 500 000 hectares, dont 80% étaient des terres agricoles, ce qui a eu comme conséquence d’encourager l’exode des populations rurales et de fragiliser considérablement la dynamique socio-économique de nos campagnes. D’autre part, selon le portrait statistique des ressources et industrie forestière du MRN (B. Parent, 1999) c’est environ un million d’hectares qui ont été reboisés en forêt publique depuis 1973.
Aux pages 178 et 179 du Rapport Coulombe quelques affirmations d’ordre financier démontrent certaines incohérences des enveloppes des crédits accordés à la sylviculture tout au cours des trois dernières décennies. Depuis 1970, l’équivalent de 2,76 milliards $ (dollar constant de 2002) ont été consacrés par le Gouvernement pour des travaux sylvicoles dans les forêts publiques du Québec. En forêt privée, au-delà de 1 milliard $ ont été investis par le Gouvernement durant la même période.
Concernant la rentabilité de ces engagements de fonds publics la Commission affirme clairement que de façon générale, cette rentabilité anticipée des rendements ligneux découlant des travaux d’aménagement sylvicole n’est pas au rendez-vous. Des dépenses totalisant 3,76 milliards de dollars auraient possiblement augmenté les rendements d’environ 0,15 m3/ha/an. Selon les statistiques du MRN cette somme a permis de reboiser environ 1.5 millions d’hectares au coût moyen de 2500 $/ha entre 1973 et 2004 . Sur un cycle de production de cent ans l’augmentation moyenne de 0.15 m3/ha/an attribuable aux travaux de sylviculture générera donc un revenu additionnel de $1065.00/ha tandis que le revenu brut de la production naturelle, sans aucune intervention sylvicole, générera une somme d’environ $7000 ( 1.4m3 X 50.00$ X 100 ans). D’autre part, pour cette même période de croissance arbustive l’État supporte et aura à supporter des frais financiers (5%/an) sur le capital initial de $2500 totalisant $328,750.00 $ et ce pour chacun des ces 1.5 millions d’hectares reboisés. À un taux d’intérêt de 7% les frais atteignent la faramineuse somme de plus de $2.2 millions/ha soit 868 fois le capital initial. Les statistiques du ministère et les constats du rapport Coulombe nous permettent d’évaluer que pour chaque dollar (année 2002) additionnel anticipé au moyen de l’aménagement sylvicole il en coûte à l’État, sur un cycle de production de 100 ans, 310 (5%/an) à 2040 (7%/an) fois plus en capital et frais financiers. Sans chiffrer ces coûts en page 182 du rapport les auteurs écrivent « Principalement en raison de l’horizon à très long terme, la mise en valeur d’un boisé, aux fins de production de matière ligneuse, n’est pas très rentable pour un propriétaire ». Il serait beaucoup plus juste de reconnaître qu’il ne s’agit pas d’une faible rentabilité mais bien d’un gouffre financier conduisant notre société à un appauvrissement collectif monstrueux.
Le rapport Coulombe constate également (p.180) que les crédits sylvicoles gouvernementaux ne devraient plus être crédités aux exploitants qui encaissent les bénéfices de l’exploitation de la ressource sans en assumer les risques et les frais entourant la remise en production des superficies récoltées. Par contre, il semblerait que cette réorientation des budgets ne s’appliquerait pas aux exploitants de la forêt privée qui ont tout de même bénéficiés depuis 1970 de plus de un milliard de dollars en provenance des fonds publics bien que ce type de propriété forestière possède seulement 20% des volumes ligneux de la province. Plusieurs ont déjà souligné le fait que selon les recommandations du rapport Coulombe, la sylviculture en forêt publique serait dorénavant entièrement du ressort des exploitants et que par contre le nouveau programme de voirie forestière serait à la charge de l’État. À ma connaissance personne n’a souligné le fait que la sylviculture en forêt privée devrait donc être aussi entièrement du ressort de ses exploitants/propriétaires qui comme en forêt publique encaissent les bénéfices de son exploitation sans en supporter les risques ni les coûts d’aménagement. Ceci constitue une importante discrimination dont les perdants sont les contribuables payeurs de taxes.
Pour la région du Saguenay-Lac-St-Jean bien que la forêt privée représente seulement 3 % du volume marchand brut disponible (MRN, 2004) les sommes investies depuis la mise en place (1973) du Programme de mise en valeur des forêts privées sont de 66.5 M$. La matière ligneuse découlant de ces investissements publics deviendra exploitable par le propriétaire que vers l’année 2075 afin d’alimenter les usines de transformation de plusieurs multinationales. L’incohérence est encore plus dévastatrice lorsque l’on constate que près de 80% de cette somme a été utilisée pour le reboisement de terres arables ayant très majoritairement supportées des familles agricoles pour plusieurs décennies et que bon nombre de ces surfaces avaient déjà fait l’objet de travaux d’amélioration agricoles dans le cadre de programmes d’aide du MAPAQ.
Dans la présente situation de difficultés financières que notre gouvernement affronte de toute part, les sommes que le Ministère des Ressources naturelles consacre à ces programmes sylvicoles, seraient beaucoup plus rentables pour notre société si elles étaient réorietées vers l’éducation et la formation de la génération montante. D’autant plus que la forêt depuis des centaines de millions d’années s’est toujours développée par ses propres moyens et que la trop courte saison de croissance de la région boréale est l’obstacle majeure pour toutes tentatives d’interventions dans le but d’en augmenter la productivité de manière significative. Trop de décideurs semblent ignorer que la forêt boréale du Québec se classe, en raison de facteurs pédoclimatiques, parmi les moins productives de notre planète (1.4 m3/an/ha vs 25 en Nouvelle-Zélande). Même si l’ensemble du budget annuel de la Province lui était consacré pour une période d’un siècle, il nous serait toujours impossible d’en doubler la productivité sans un réchauffement climatique très significatif.
Parmi les décideurs régionaux qui réclament à grands renforts de publicité la gestion locale de la forêt, tout en laissant déjà transparaître leur griserie du pouvoir, peu semblent réaliser que le bilan financier des revenus et dépenses de la forêt est grandement déficitaire ($166 millions en 2003-2004; p. 286 du Rapport Coulombe) pour le MRN. Plusieurs s’illusionnent à penser qu’il y a là une source importante de revenu qui pourrait stimuler le développement régional et aider à contrer la sclérose des régions rurales.
Une importante cause de la dévitalisation du milieu rural des trois dernières décennies est directement reliée à une mauvaise gestion de fonds publics dont un milliard a été englouti dans le reboisement de près de 500 000 ha de sols arables. En fonction de la très faible productivité des espèces forestières québécoises, ces dépenses et frais financiers ne pourront jamais être compensés par les récoltes qui deviendront disponibles vers les années 2075. L’horizon de la rentabilité de ces fonds publics est si loin que les présentes populations rurales ne peuvent en anticiper les retombées si ce n’est qu’il s’agit là, pour de trop nombreux travailleurs sylvicoles, qu’un autre astuce d’assistance sociale (travaux d’hiver des années 1960 transformés en travaux d’été) dont la seule contribution est de les maintenir dans le cycle de pauvreté et de l’oisiveté. Cette stratégie permettant ainsi aux gouvernements provinciaux d’augmenter leurs sources de financement par l’intermédiaire de ce type de transferts de fonds fédéraux en provenance de la caisse d’assurance chômage. Dans un tel contexte d’ambivalence des objectifs fondamentaux de l’aménagement forestier il ne faut surtout pas se surprendre des résultats mitigés des sommes considérables investies par l’État en sylvicultures tout au cours des trois dernières décennies.
D’autre part, pour les propriétaires de boisés privés (> 4ha) qui se sont partagés plus d’un milliard de fonds publics depuis 1970 (commission Coulombe) bon nombre de ces budgets se sont métamorphosés en alléchants fonds de retraite pour citadins. Sur un total d’environ 130 000 propriétaires éligibles au programme du MRN et totalisant annuellement 40 à 50 M$, environ 100 000 de ces mêmes propriétaires (J.P. Dansereau, Fév. 11 2003; Directeur général, Fédération des producteurs de bois du Québec), par l’entremise des Agences de mise en valeur de la forêt privée, sont des «forestiers» officiellement inactifs et qui habitent principalement la ville dans de nombreux cas. Ce sont souvent aussi ces mêmes individus qui s’opposent par toutes sortes de moyens au développement de l’agriculture et complexifient les relations de bon voisinage.
Lorsque l’on reboise les rangs, racines de nos villages, il ne faut surtout pas se surprendre que les autobus scolaires cessent de circuler et que l’école du village et autres services disparaissent pour laisser place à l’exode des occupants et à la morosité de nos communautés.
Il est tout de même inadmissible que pour la région administrative 02 (Saguenay-Lac-St-Jean), les programmes gouvernementaux de reboisement aient contribué à l’amputation de 30% (35, 000 ha, MAPAQ, 2000) de notre espace agricole depuis 20 ans alors que les 200 éleveurs de bovins de la région sont à la recherche de 50 000 acres de terres pour satisfaire les besoins actuels de leurs troupeaux (AEBB, 2002). La situation est sensiblement la même dans d’autres régions.
Vos économistes comprendront facilement qu’un tel investissement de fonds publics est tout simplement un appauvrissement collectif sclérosant l’occupation dynamique du territoire. Nous apprécierions grandement, qu’avant de renouveler le financement des programmes de mise en valeur de la forêt privée, vous vous assuriez que les futurs investissements seront bien versés pour le mieux-être de l’État et que vous voyiez à ce qu’ils primeront sur les intérêts des individus qui gravitent dans le giron de ce généreux programme de reboisement des terres agricoles. Cette somme de 40 à 50 M$ serait certainement moins préjudiciable à notre agriculture et plus équitable pour tous les citoyens de la province si elle était utilisée du moins en forêt publique ou encore beaucoup plus avantageusement dans les programmes d’éducation, de formation ou de services de santé publique.
J’espère que ce dossier saura susciter votre intérêt ainsi que celui de votre personnel dans le but d’en arriver à une meilleure rationalisation de l’utilisation des fonds publics en vue d’une occupation dynamique du territoire et de la préservation de notre espace rural.
Marcel Ouellet, Ph.D.
Directeur AEBB
N.B. : Pour plus d’information voir mémoire de l’AEBB sur le site de la Commission Coulombe portant sur la gestion des forêt et intitulé Synthèse des revendications relativement à l’empiétement forestier des sols agricoles du Saguenay-Lac-St-Jean.