L’uniforme pour tous à l’école ou… une école uniforme pour tous…
Durant la dernière décennie, au Québec, un courant de pensée suggérait que l’on réintroduise dans les écoles publiques québécoises le port d’un uniforme.
2008-02-26 09:32 - Commentaire d'opinion
Durant la dernière décennie, au Québec, un courant de pensée suggérait que l’on réintroduise dans les écoles publiques québécoises le port d’un uniforme. On y voyait, disait-on, des avantages quant à l’image de l’école, la discipline, des économies financières pour les parents, etc. Visiblement, ce courant n’a pas réussi à s’imposer.
Mais une autre conformité est-elle en train de s’enraciner dans nos écoles ? Une conformité moins visible, mais qui, à long terme, pourrait être de plus en plus présente dans la gouvernance de celles-ci. Est-ce bien ce que nous désirons, bien inconsciemment ?
Si nous prenons le temps de relire une partie de notre histoire récente, nous constaterons que l’avant-projet de loi modifiant la loi sur l’instruction publique déposé le 2 septembre 1997 visait à « donner à l’équipe école davantage de responsabilités et des pouvoirs accrus sur des objets déterminants … en relation avec les conditions de la réussite éducative » (Pauline Marois, ministre de l’époque, lors de l’ouverture de la commission parlementaire). On y créait notamment le conseil d’établissement, lieu communautaire où se sont retrouvés les personnels, les parents, les élèves et des représentants du milieu autour de la direction de l’école.
Cette démarche était cohérente avec la réflexion politique des années antérieures voulant que l’école ait besoin d’autonomie et d’une couleur locale se reflétant dans un projet éducatif original. En 1982, le gouvernement du Québec soumettait alors à la consultation publique le livre blanc de Camille Laurin intitulé : « L’école québécoise : une école communautaire et responsable ». En 1979, ce fut le livre Orange de Jacques-Yvan Morin. Plus récemment, en 1995, les États Généraux de l’éducation.
Par la suite, au Sommet du Québec et de la jeunesse en l’an 2000, les plans de réussite comme complément pratique au projet éducatif furent présentés comme un moyen pour atteindre 100% de qualification chez nos jeunes. Les documents officiels ont alors précisé que : « Ils sont élaborés par chacun des établissements, en collaboration avec les acteurs locaux, en fonction des caractéristiques socioéconomiques et culturelles du milieu. Ces plans doivent préciser les obstacles de nature locale à lever sur le chemin de la réussite, les objectifs mesurables à établir et les moyens pour y parvenir. »
Un peu partout au Québec, les écoles se sont engagées dans ces plans ce qui a donné lieu à la naissance d’une prise de conscience toute nouvelle et d’un engagement sincère quant au phénomène du décrochage scolaire. Toutefois, est-ce que l’école a pu bénéficier de la marge de manoeuvre annoncée ? ou, comme nous le suggérions au début, est-elle contrainte de plus en plus à une certaine uniformité ?
Car, lorsqu’en 2002, la loi 124 a instauré l’obligation du plan de réussite pour chaque établissement et d’une planification stratégique pour chaque commission scolaire, plusieurs observateurs ont noté une certaine subordination du plan de réussite des écoles au plan stratégique de la commission scolaire dans la rédaction des articles législatifs avec tout ce qui peut s’en suivre dans la répartition des ressources financières et humaines aux écoles.
De même, en 2005, quand le législateur est intervenu avec la loi 106 pour réglementer la contribution financière des parents quant au matériel pédagogique payant, cette manœuvre a été sentie comme un glissement nouveau vers l’uniformisation car elle établissait un cadre sur ce qui avait été, à ce jour, une prérogative des écoles.
En juin 2001 sous forme de projet-pilote dans six écoles secondaires par le ministre de l'Éducation de l'époque, François Legault,, le gouvernement du Québec a implanté le programme Agir autrement pour les milieux défavorisés. Celui-ci, écrivait-on dans le document de présentation, serait un plan de réussite bonifié… La machine gouvernementale proposa par la suite un cadre « d’éléments attendus ». L’école y perdit alors une partie de l’autonomie prévue au prévue au Sommet du Québec et de la jeunesse car certains objets de son plan de réussite étaient maintenant suggérés alors que ceux-ci devaient être établis uniquement par l’école à la suite de l’analyse de sa situation locale.
Il y a aussi l’approche orientante et l’aide aux devoirs notamment. Une obligation à les inscrire à son plan de réussite, avec un budget dédié uniquement à cette fin, des documents à rédiger, des autorisations à requérir, des rapports à produire alors que la majorité des écoles québécoises étaient déjà engagées en ce sens d’une manière ou l’autre.
Plus récemment, l’imposition d’un modèle unique de bulletin, la présentation d’un plan d’action concernant l’enseignement du français et la réglementation sur les frais institutionnels obligatoires ont été bien reçues dans le public en général mais aussi considérés comme un recul par d’autres.
Plusieurs questions se posent :
- Est-ce que l’imposition d’une réglementation sur les frais institutionnels dans les universités règle la question du sous-financement des universités ou … la dissimule ?
- Que dire de la confection d’un plan de réussite « local » dans un contexte où de plus en plus de ses éléments sont « suggérés » de l’extérieur ?
- Que dire de l’autonomie professionnelle des personnels dans un cadre où plusieurs gestes pédagogiques sont imposés ?
- Quelle place active et constructive reste-t-il aux parents et aux représentants de la communauté autour du conseil d’établissement ou de l’organisme de participation des parents ?
- Comment une équipe école peut-elle répondre rapidement aux situations problématiques vécues dans son milieu ?
- Comment avoir le sentiment d’avoir du pouvoir, de l’empowerment sur son travail lorsque toutes les écoles sont sur le même pied : mêmes solutions pour tous qu’elles soient les forces ou les faiblesses de chacun ?
- Sachant qu’une réforme ou un renouveau pédagogiques exige de la part des personnels un engagement élevé autant sur le plan personnel que professionnel, comment ceux-ci vivent-ils des renversements fondés sur des luttes de pouvoirs ou des considérations politiques, par médias interposés ?
- Comment réagira à plus long terme un personnel que l’on considère comme un technicien, un exécutant ?
- Y a-t-il un réel leadership de la part des décideurs politiques, i.e. un lien entre le leader et ceux qui devraient partager avec lui la même vision du futur et les mêmes valeurs ?
- Au Québec, justement, quels sont les paradigmes, les valeurs communes qui nous guident en éducation ? Peut-on les nommer ?
- Y a-t-il adhésion commune autour de ces paradigmes et valeurs ?
- Y a-t-il solidarité dans la mission ?
Ce qu’il faut se dire, c’est que bien que des décisions doivent se prendre à des niveaux supérieurs. De la même manière, une école qui assume pleinement sa mission d’instruire, de socialiser et finalement de qualifier ses élèves (au moins à 85% selon les exigences du Mels) a besoin de quelques conditions essentielles, notamment :
- Un personnel impliqué et motivé dans la définition du projet d’établissement, dans la mise en œuvre des programmes, dans l’appropriation des méthodes pédagogiques, dans le travail collectif, dans la formation continue, etc.
- Une marge de manœuvre toute réelle dans ses actions au conseil d’établissement, au comité du plan d’intervention, chez la direction, pour l’enseignant dans sa classe, etc.;
- Un réseau légal, formel et informel où le rôle de chacun est bien identifié et séparé ;
- Des ressources physiques, humaines et financières justes et suffisantes.
Si nous désirons réussir ensemble la qualification de nos jeunes, il me semble important de convenir des éléments suivants :
1. Il revient au gouvernement du Québec de nommer les grandes orientations, préciser les valeurs communes et allouer avec justice et équité les ressources nécessaires aux milieux. Et de s’en tenir à ce rôle sans interférence avec les autres acteurs de l’éducation.
2. Que le Conseil supérieur de l’éducation ou un Institut national indépendant formé de pédagogues du milieu devrait voir à : « … maintenir le système d’enseignement en contact avec l’évolution de la société et … indiquer les changements à opérer et inspirer des plans à long terme. » (Page 119 du Rapport Parent, 1963). Il devrait donner place à la recherche, aux sciences cognitives autant qu’à l’expérience sur le terrain.
3. Que nos structures intermédiaires accompagnement les réseaux formels et informels de l’éducation ainsi que leur développement dans un cadre axé sur un leadership partagé. Qu’elles soient guidées par une éthique du bien commun favorisant largement l’empowerment dans chaque institution et assurant autant un regard vers l’avenir que l’évaluation et la reddition de comptes.
4. Nos établissements scolaires sont des communautés centrées sur une mission claire et qu’on leur permette d’utiliser leur expertise collective aux fins d’assurer la réussite de chacun de leur élève. Pour cela, l’établissement doit avoir les pouvoirs requis pour répondre rapidement aux problèmes qui s’y présentent, disposer d’un contrôle suffisant de sa tâche pour motiver intrinsèquement son personnel (acceptation du changement, meilleure santé psychologique, engagement professionnel plus fort, plus grande rétention) et, surtout, qui se donne le temps de tirer profit de ses expériences dans le cadre d’une pensée réflexive.
Rénald Beauchesne
Formateur et accompagnateur de directions d’établissement
Chambord, Qc