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Vital Côté, un enseignant animé par le feu sacré

De nouvelles dénonciations d’enseignants passionnés par leur travail parviennent régulièrement au CRÉPAS.
2007-06-14 15:07 - Entrevue

Vital Côté, enseignant en 6e année intensive à l’école Saint-Pierre de la Commission scolaire du Lac-Saint-Jean.
Vital Côté, enseignant en 6e année intensive à l’école Saint-Pierre de la Commission scolaire du Lac-Saint-Jean.

- / LBR.ca / - De nouvelles dénonciations d’enseignants passionnés par leur travail parviennent régulièrement au CRÉPAS. Nous vous présentons dans cette nouvelle édition du Bulletin de la persévérance scolaire monsieur Vital Côté, enseignant en 6e année intensive à l’école Saint-Pierre de la Commission scolaire du Lac-Saint-Jean. Pas moins de trois personnes ont tenu à dénoncer monsieur Côté pour son dynamisme, ses méthodes pédagogiques novatrices et son engagement extraordinaire dans le milieu. Ses dénonciateurs en parlent en termes si élogieux qu’il était impossible pour le CRÉPAS de ne pas chercher à rencontrer un enseignant aussi apprécié de ses pairs, des parents et des élèves. Force nous est de constater que, après 34 années d’enseignement, monsieur Côté paraît toujours animé par le feu sacré. Ses yeux s’illuminent lorsqu’on l’invite à parler de ses élèves et de sa façon de leur enseigner…

CRÉPAS : Les personnes qui vous ont dénoncé vous présentent comme un enseignant ayant le feu sacré. C’est important pour vous d’entretenir ce feu sacré?

VITAL CÔTÉ : Enseigner est pour moi une véritable vocation. Il me semble que je suis entré à l’école sans jamais en sortir. J’ai toujours aimé l’ambiance d’une classe, l’odeur des livres, la transmission de connaissances et le développement des compétences des élèves. Ça m’a toujours attiré. L’enseignement est ma passion. Je suis à un an de ma retraite et je me sens toujours aussi féru d’enseignement. Ça m’émerveille encore. Les jeunes m’émerveillent. L’énergie que j’ai pour continuer à travailler – et beaucoup d’enseignants pourraient dire la même chose – c’est l’énergie du groupe. Les jeunes te paient en retour avec leur énergie. Bien sûr, ça dépend beaucoup des groupes. Il y a des groupes qui te prennent beaucoup d’énergie mais qui en retournent peu. Mais, actuellement, depuis quelques années, les jeunes me retournent énormément de cette énergie. À un an de ma retraite, j’aime encore le métier et je vais terminer en aimant ça.

CRÉPAS : Selon vous, comment le rôle d’enseignant est-il perçu dans la population? La profession d’enseignant a-t-elle besoin d’être valorisée davantage? Avez-vous droit à l’occasion à une « tape dans le dos »?

VITAL CÔTÉ : J’étais là en 1982, quand le gouvernement a lancé ce que plusieurs ont perçu comme une véritable campagne de dénigrement de la fonction publique, notamment contre le travail de l’enseignant. Plus tard, le gouvernement a tenté de s’amender, de remettre les pendules à l’heure et de réparer cette bourde. Ça n’a cependant pas été facile. Disons que la pente à remonter était haute. Maintenant, avec le temps, je crois que la profession se revalorise lentement, parce qu’elle est essentielle. Elle est essentielle parce que les jeunes représentent notre avenir à tous. Donc, si tu ne crois pas au personnel qui forme ta jeunesse, tu ne crois pas en ta jeunesse.

Je trouve aussi que la relève est excellente. Il y a de beaux jeunes qui font ou qui vont faire leur entrée dans l’enseignement, des jeunes qui sont dynamiques, qui en veulent, qui sont passionnés. Il faut les accueillir les bras grand ouverts.

Par ailleurs, j’estime que mon milieu de travail est très stimulant. Notre direction nous offre beaucoup de reconnaissance. Enfin, pour ma part, je me sens reconnu dans mon travail, par la direction, mais aussi par mes confrères et mes consoeurs : il y a une belle énergie au sein du personnel. Les parents des élèves reconnaissent également notre travail tout comme les élèves. Un élève exprime sa gratitude de différentes façons. C’est souvent un petit mot : « Vital, c’est important ce que tu m’as dit hier. » ou « C’est le fun ce matin, c’est plaisant en classe. » Ce sont des paroles qui font en sorte que tu te dis : « Tiens, ils apprécient mon travail! » En plus, tu travailles pour eux! Tout ça fait que c’est agréable de travailler dans ce milieu.

CRÉPAS : Croyez-vous pouvoir faire une différence dans la réussite des jeunes? À votre avis, est-ce que l’enseignant au primaire a un rôle à jouer dans la prévention de l’abandon scolaire?

VITAL CÔTÉ : Les enseignants ont une tribune exceptionnelle au sein d’une classe. Ils ont entre les mains un très grand pouvoir, puisqu’ils se retrouvent devant des jeunes qui sont un peu comme des éponges, qui absorbent ce que tu dis. Il faut donc utiliser ce pouvoir à bon escient. Quand tu as à parler à un jeune de douze ans, ce que tu vas lui dire a énormément d’importance. Par exemple, si tu as des choses moins plaisantes à lui dire, il faut savoir comment les lui dire. L’enseignant est à l’avant de la classe. L’image peut faire des jeunes de ta classe des lions comme tu peux en faire de petits moutons.

Moi, je travaille beaucoup sur l’estime du jeune et à son épanouissement. Il faut croire en lui. Croire en son potentiel. Pour ma part, il m’est impossible de dire qu’il y a un élève dans ma classe que je n’aime pas. En intensif, j’ai une rentrée en septembre et une autre à la fin janvier et, chaque fois, je prends le temps de bien analyser les jeunes. Je regarde, je tends des perches, j’attends que les élèves viennent me parler. J’ai un mois pour les gagner. Déjà, en une semaine, j’en gagne peut-être huit. À la fin du mois, je les ai tous gagnés. Quand je dis gagner, c’est faire en sorte qu’ils embarquent avec moi dans le projet.

CRÉPAS : Vos dénonciateurs nous mentionnent que vous savez être exigeant envers vos élèves tout en étant sensible à leurs difficultés personnelles et scolaires. Ils affirment également que tous les élèves de 6e aimeraient être dans votre classe. Comment l’expliquez-vous? Avez-vous une recette particulière pour stimuler l’intérêt des jeunes dans votre classe?

VITAL CÔTÉ : Je m’intéresse à tous mes élèves en tant qu’individus. Au fil du temps, je crois avoir développé une façon efficace d’éveiller les intérêts du jeune. Je les découvre en observant leurs réactions. Si je remarque qu’un élève est plus difficile à aller chercher, j’essaie d’identifier ce qui le captive, ses passions. Qu’est-ce qui l’anime? Qu’est-ce qui allume un feu en lui? Il est comment Mathieu? Il est comment Samuel? Une fois que j’ai répondu à ces questions, c’est plus facile de l’intéresser, d’aller le chercher.

Je me souviens des débuts du projet de classe intensive. Au départ, les élèves étaient sélectionnés en 5e année selon des critères de performance et de motivation. Ils arrivaient dans ma classe et, évidemment, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais quand je rencontrais des élèves d’autres classes qui me disaient « Vital, nous on n’est pas assez bons pour t’avoir comme enseignant! » ou « Je suis poche, je ne suis pas dans ta classe. », ça me faisait réfléchir. J’en ai donc discuté avec les profs du cycle. Ça me semblait incompréhensible que des élèves de 5e ou de 6e année puissent avoir une image d’eux-mêmes aussi négative. Nous avons donc décidé de démocratiser le projet, de ne plus seulement prendre que les meilleurs mais plutôt de l’offrir à tous, de faire en sorte que les élèves et les parents puissent choisir la 6e année intensive. Maintenant, c’est vrai, tous les jeunes veulent être dans ma classe. Ils voient ce que ceux qui sont dans ma classe font comme projets et ça les stimule : ils veulent en faire autant.

Un enseignant qui réussit, c’est un enseignant qui est capable d’établir des relations humaines avec ses élèves. Le truc, c’est la relation. L’enfant doit se sentir bien avec toi. Si, un matin, je vois arriver un élève qui n’a pas le sourire, ça m’interpelle, je me pose des questions. S’il n’est pas heureux de venir travailler avec moi, c’est que je manque le bateau. Je travaille donc constamment à établir un climat positif dans la classe. Une fois que la relation avec les élèves est établie, je peux faire ce que je veux avec le groupe. Je peux être sévère. Parfois, je suis très sévère. Je leur fais reprendre des travaux, mais ils savent pourquoi je les leur fais reprendre. Ils comprennent mes réactions parce que nous établissons des règles claires dès le départ. Une fois que le jeune est sécurisé au niveau affectif, qu’il sait que je ne tenterai jamais de le diminuer, qu’il a compris que je n’attenterai pas à son image, la confiance est instaurée. Je vais travailler pour développer son estime de soi en faisant ressortir ses points forts.

Je cherche à engager chaque élève dans les apprentissages. Quand j’ai une notion difficile à enseigner, je peux utiliser le théâtre. Je leur dis : « Eh! J’ai besoin d’acteurs pour illustrer mon propos. » Au début, c’est certain, ils ne lèvent pas la main. À la fin, il y a 29 mains levées. Ils revendiquent leur tour. Ils s’applaudissent. Mon enseignement est assez dynamique je crois. Il est vivant. Lorsque je vois que la classe n’est pas suffisamment animée, je réagis! J’arrive avec de nouveaux projets. Nous sommes dans les dernières semaines de l’année scolaire : ce n’est pas le temps de développer moins de projets. Au contraire, il faut que je les ramène en classe, que je fasse en sorte qu’ils aiment y venir. Actuellement, il y a la campagne de financement pour les Amis d’Émile. Nous préparons une exposition. Il y a le projet Aquarium. Nous amorçons un projet en mathématiques puis un autre en sciences et technologie autour des jeux électroniques. Parfois, il y a des projets que j’ai fait avec les classes précédentes que je n’ai pas l’intention de refaire, mais les élèves me les demandent, parce qu’ils ont vu ce que les autres ont fait l’année d’avant. Ça les intéresse et c’est un défi pour eux de faire encore mieux que ce que les autres ont pu faire avant eux.

CRÉPAS : Au cours de votre carrière, avez-vous eu l’occasion d’enseigner dans différents milieux? Y a-t-il des différences marquées entre ces milieux?

VITAL CÔTÉ : J’ai en effet enseigné dans différents milieux. J’ai commencé ma carrière en adaptation scolaire au secondaire à la commission scolaire régionale, ce en quoi je me suis formé initialement. D’ailleurs, encore aujourd’hui, un jeune qui vit des troubles d’apprentissage dans ma classe, je le perçois assez rapidement et ça me permet d’intervenir à temps.

Donc, au départ, je travaillais en adaptation scolaire. Puis, vers les années 80, j’ai été mis en disponibilité, une situation que je n’ai pas aimé vivre. J’étais payé mais je n’avais pas de tâche attitrée. Je ne savais jamais où j’allais me retrouver. C’est un peu comme faire de la suppléance. Finalement, j’ai demandé qu’on me trouve autre chose. La direction m’a donc prêté à la Commission scolaire Saguenay-Vallée, je crois, une commission scolaire de Jonquière mais qui gérait une école protestante, ici à Alma, dans le quartier Riverbend. Je suis arrivé dans cette école et j’étais le seul enseignant de religion catholique. Tous les autres étaient protestants ou baptistes. Il y avait aussi beaucoup d’élèves témoins de Jéhovah. J’ai adoré cette expérience. Je devais remplacer un enseignant qui n’avait pas sa qualification, un type extraordinaire et très apprécié, dont les propres enfants étaient dans sa classe. Bien que je me trouvais à prendre son poste, il a quand même passé trois jours avec moi pour me faire la place dans sa classe. J’apprécierai toujours ce geste. Heureusement, plus tard, il a pu aller chercher sa qualification et retourner à l’enseignement.

Au début, ce n’était pas facile. Je me suis retrouvé à enseigner l’éducation physique et la musique. Le matin j’étais en division multiple. L’après-midi, j’étais en maternelle ou en 5e et en 6e année. À mon premier jour de travail, la direction d’école m’apporte en classe un message me signifiant qu’elle n’avait pu faire autrement que de m’embaucher pour une question de subventions et qu’elle aurait préféré garder l’autre enseignant. C’était une lettre assez cavalière. Et puis, mes élèves étaient loin d’être gagnés. J’en avais 18 à 20 en 3e et en 4e année. L’enseignant que je remplaçais s’était taillé une belle place. Il était énergique et avait développé une relation superbe avec ses élèves. Je me suis donc fixé comme objectif que la direction me demande de rester à la fin de l’année : « Attendez, vous allez voir comment je fonctionne! » J’ai commencé par faire une coupure drastique dans ma classe, afin que les élèves comprennent qu’il y avait un changement. Je ne pouvais pas entrer dans les chaussures d’un enseignant aussi extraordinaire. Je devais enfiler mes propres chaussures. De toute façon, il n’y a pas un prof pareil. C’est dans la façon d’enseigner, dans les règles que tu mets en place, dans le type de relation que tu développes avec tes élèves, dans ta personnalité. Tu dois être toi-même quand tu enseignes, sinon, ça ne fonctionne pas. Donc, un matin, les élèves sont arrivés en classe et ont pu constater que tout avait changé. J’avais même fait remplacer le mobilier. Le signal était clair : à partir de ce jour, nous allons faire autrement. L’approche était différente. J’ai mis le paquet et j’ai développé toute une série de projets, dans la classe bien sûr, mais aussi pour l’école, afin de la revaloriser et de repêcher de nouvelles clientèles. Les élèves, petit à petit, ont commencé à m’apprécier. Les parents se sont rassurés. Avec tout ça, à la fin de l’année scolaire, la direction a fini par m’offrir un poste régulier. J’avais atteint mon but : ils étaient satisfaits, j’avais réussi à faire un bon travail dans ce milieu-là, qui était un peu hermétique au départ, à leur montrer qu’il pouvait y avoir de bons enseignants qui proviennent d’autres écoles, d’autres horizons.

Après cet épisode, je suis revenu à l’enseignement au primaire dans différentes écoles de la commission scolaire : Saint-Julien, Saint-Sacrement… Puis j’ai accepté la classe intensive. J’étais le dernier prof avec le dernier poste. Il ne restait que ces classes intensives. C’était tout nouveau, ça commençait. C’était un gros bateau à mener, car le milieu acceptait plus ou moins bien ce projet-là. Finalement, les classes intensives ont fait leur chemin. Déjà, avec la démocratisation des classes, il y a eu une nette amélioration. Le projet existe depuis 15 ans et j’y participe depuis ses débuts.

CRÉPAS : Les jeunes sont-ils bien différents de ce qu’ils étaient à vos débuts dans l’enseignement? Vos pratiques ont-elles changé au cours de vos 34 années d’enseignement?

VITAL CÔTÉ : Mes pratiques ont changé, car il faut s’adapter aux jeunes. J’ai à peu près 60 élèves qui passent dans ma classe chaque année et avec lesquels je dois travailler. Fondamentalement, je trouve que les jeunes sont beaux et fins. On a une belle relève dans notre société. Malheureusement, ce que les médias nous présentent, c’est toujours LE jeune qui agit mal, qui fait mal, qui vole, qui prend de la drogue… Voilà l’image que bien des gens ont de la jeunesse. Moi, je les côtoie tous les jours, les jeunes, et je trouve qu’ils sont tellement dynamiques.

Actuellement, le travail scolaire est peu valorisé dans les maisons. Les jeunes ont beaucoup d’intérêts autres. Puis, souvent, quand ils arrivent en classe, ils ont des préoccupations. Il y a la division de la famille également : une semaine chez papa, une semaine chez maman. Le jeune oublie son matériel scolaire chez sa mère. L’encadrement n’est pas le même chez le père. Les jeunes d’aujourd’hui ont à gérer des problèmes que les jeunes avant eux n’avaient pas. Autrefois, la famille était plus stable. C’est plus difficile pour les jeunes maintenant. L’enseignant doit s’adapter à ces nouvelles réalités et à ces changements et composer avec eux. Il doit prendre les jeunes comme ils sont. Moi je les prends comme ils sont.

CRÉPAS : Est-ce important de développer une relation avec les étudiants? Quel type de relation?

VITAL CÔTÉ : C’est primordial! Si tu n’établis pas de contact avec tes élèves, si tu ne crées pas un lien avec eux, tu ne pourras rien faire. Et si tu sens que l’élève ne t’aime pas, qu’il cherche à te boycotter, alors c’est terminé : ce sera impossible de travailler avec lui. La relation doit être forte et tu dois l’entretenir. Tu dois sentir qu’il y a une énergie au sein de la classe.

Une relation positive se développe aussi en valorisant les jeunes. Je dis souvent à mes élèves : « Je suis fier de vous! ». Et c’est vrai! Les jeunes ont la faculté de constamment m’émouvoir et de constamment m’émerveiller. Je me fais donc un devoir de leur dire quand ils se comportent en lion et non pas en petit mouton, quand ils obtiennent des succès. Par exemple, je n’étais pas là vendredi dernier et la suppléante m’a laissé un message me signifiant qu’elle avait passé une belle journée avec mes élèves et que la classe était vivante et dynamique. Je ne me suis pas gêné pour leur transmettre ce message et leur faire savoir que la suppléante a aimé travailler avec eux. Je leur transmets toujours ces beaux messages. Des fois, évidemment, j’ai des choses moins plaisantes à leur dire. Reste qu’il y a une façon de les amener : « Je suis plus ou moins fier de vous. » ou « Vous m’avez déçu un peu. » Puis je vais chercher leur idée : « Qu’est-ce que vous en pensez? ». Et là ils réalisent ce qu’ils ont pu faire : « Ah oui! Vital, on n’a pas été corrects! » Des échanges constructifs s’en suivent. Et puis, les enfants te disent tout! S’il y en a un ou deux qui se sont mal comportés en mon absence, je finis toujours par le savoir. Souvent ce sont des garçons. Mais les garçons, c’est spécial! Il faut d’abord accepter qu’ils sont des garçons. Il faut accepter qu’ils bougent. Il y a tout le phénomène actuellement dans nos écoles primaires et nos écoles secondaires de la sous-performance des garçons. Le milieu de l’éducation semble incapable de les valoriser. On n’a pas de modèles à leur offrir. Au primaire, entre autres, il n’y a pas assez d’hommes qui enseignent. Il faudrait que les facultés d’éducation cherchent à favoriser l’admission des hommes qui veulent enseigner au primaire. Enseigner, ça peut être un travail de gars. Ce n’est pas seulement un travail de femme. Et puis, c’est très bien les équipes de profs mixtes, quand on peut côtoyer à la fois des hommes et des femmes : ça permet de varier les points de vue. Les jeunes ont besoin d’avoir à la fois des hommes et des femmes comme modèles. En tant qu’homme, si je vois deux garçons qui se chamaillent, je me dis qu’ils s’amusent. Et c’est ce qu’ils te disent aussi la plupart du temps : « On s’amuse, dispute-nous pas! ». C’est normal. Je sais comment j’étais quand j’étais jeune. Ça bouge plus un garçon. Les filles, c’est autre chose et c’est aussi plaisant. C’est le mélange des deux qui fait que c’est agréable, autant dans la classe que pour le personnel enseignant. Bon, je m’éloigne un peu de la question. Mais c’est important.

Sinon, j’essaie de rendre la classe vivante. Il faut que ça bouge! Entre autres, je fais beaucoup d’« encrage ». Quand je veux qu’ils captent quelque chose, je leur donne des trucs. Je leur raconte des histoires. Disons que j’enseigne le plan cartésien. Je les place dans un autre contexte. Je leur demande d’imaginer qu’il vont visiter quelqu’un à l’hôpital, et que pour arriver à la chambre ils doivent marcher dans un couloir – c’est le plan horizontal – puis emprunter un escalier – c’est le plan vertical.

J’ai aussi une foule de personnages imaginaires dans la classe; il faut que je te parle de ça. J’ai deux petits chiens (il pointe deux chiens de faïences sur une étagère). Il y en a un qui se nomme « ne » et l’autre « pas ». Ils vont toujours ensemble. Parfois ils se déguisent. J’utilise ça pour expliquer aux jeunes la négation dans une phrase.

À l’occasion, j’ai à enseigner une matière plus difficile, comme la conjugaison, qui rebute les élèves. Ils se plaignent, ils critiquent. Je fais alors mine de sortir monsieur Négatif de mon classeur, une espèce de sculpture effrayante. Il y a toute une histoire qui vient avec ce personnage. J’établis un lien avec le climat négatif de la classe et je leur demande comment on pourrait bien tourner la situation à notre avantage et avoir du plaisir ensemble. Il y a monsieur Positif aussi (il pointe une affiche au mur) : c’est une grande vedette dans la classe.

Il y a le capitaine Plouffe – ce sont les élèves qui l’ont nommé comme ça. Lui, il nous accompagne dans nos apprentissages, pendant notre croisière. Parce que j’ai choisi le thème de la croisière pour cette classe-ci; je change de thème à chaque classe. Je développe toute une imagerie autour du thème. Je ne veux pas que certains partent en radeau ou seuls à la nage. Nous sommes tous dans le même bateau…

Il y a le petit cochon Ernest. Les élèves me demandent souvent de le sortir celui-là. Il vit toutes sortes d’aventures. Il y a aussi un clown que j’utilise pour les mathématiques et bien d’autres encore. Ces personnages-là prennent vie. Ils sont vivants pour mes élèves comme ils sont vivants pour moi. Parfois je peux me mettre à parler au capitaine. Je le fais parler, j’imite sa voix, je l’incarne.

J’ai bien d’autres trucs. Je dis à mes élèves que je suis le septième de ma famille et que j’ai un don : je lis dans les cerveaux. Certains me croient, d’autres non. Je fais semblant de deviner ce qu’il y a dans leur tête. Je leur fais dire des choses. Les élèves trouvent ça drôle. Souvent, ils embarquent dans le jeu.

Regarde ce poster près de la porte : les règles du prof. Première règle : le prof a toujours raison. Deuxième règle : si le prof a tort, c’est la première règle qui prédomine. J’invite souvent les élèves à lire ces règles. Ça les fait bien rire. Ça nous permet de développer des connivences. Ou cette main sur cette affiche. Quand ils font un bon coup, les élèves peuvent aller se coller le dos sur l’affiche. C’est une tape dans le dos. Ou encore, cette affiche, où on voit tout plein de gens ériger un chapiteau. Je leur dis que ça représente notre classe. On doit travailler ensemble. S’il y en a un qui part, le chapiteau va être moins solide. Puis cette affiche qui présente un coffre à outil : ça me permet de leur rappeler que c’est important qu’ils aient tout leur matériel en classe. Ou ce crayon géant que j’utilise pour les activités d’écriture. Il y a aussi cette affiche avec le petit cochon. C’est écrit PORC pour Propreté, Ordre, Rigueur et Clarté. C’est ce que j’exige d’eux pour la remise des travaux. Est-ce que le devoir est écrit lisiblement? La feuille est-elle pliée? Les lignes sont-elles droites? Je leur demande s’ils ont été PORC dans leurs travaux.

Je leur lis aussi souvent des histoires qui transmettent des valeurs. Par exemple, je leur ai promis de leur lire « Les Cailloux magiques », un texte de toute beauté sur l’importance des apprentissages. Ils ont bien hâte de l’entendre. Je leur ai demandé d’apporter chacun un caillou et de le garder avec eux jusqu’à la lecture du texte. Ce caillou symbolise notre bagage, les connaissances qu’on traîne avec nous et qu’on peut sortir de notre poche quand on en a besoin. Ils auront besoin de leur caillou pour que je leur fasse la lecture du texte. Quand tous auront apporté leur caillou, je leur ferai la lecture. J’ai une bibliothèque complète de ce genre de textes et de livres. C’est toujours un moment agréable en classe lorsque je pige quelque chose dans cette bibliothèque pour leur faire la lecture. C’est un cadeau que je leur fais. Souvent je l’inscris à l’horaire de la journée. Ça les motive à passer à travers une période d’enseignement plus intense.

Avant de les recevoir pour leur premier jour en classe, j’écris un mot à chacun d’entre eux. Par exemple : « Il paraît que tu as un sourire extraordinaire. J’ai bien hâte de te connaître. » Ça aide à bien démarrer la relation avec eux. Je leur écris aussi quand ils font un bon coup ou quand ça fait un bout de temps que je n’ai pas pu discuter avec l’un d’eux. Ces petites pensées semblent avoir une valeur énorme pour eux. Beaucoup gardent ces petits mots dans leur agenda ou les collent dans leur pupitre. À leur anniversaire, je leur bricole une carte de fête personnalisée. Ils s’y attendent. Je leur joue souvent des tours. Je cache leur carte dans leur manteau, ou dans leur pupitre, ou de façon à ce qu’il ne la trouve qu’une fois chez eux. Le lendemain, l’élève arrive tout souriant. Parce que j’ai pris la peine de lui cacher la carte, il a le sentiment que je me préoccupe de lui, que je fais des efforts pour lui.

Lorsqu’ils doivent se présenter devant la classe pour parler, les élèves deviennent des vedettes. Il faut les applaudir. D’ailleurs certains élèves sont responsables de l’éclairage. Ils s’occupent de tamiser les lumières à l’arrière de la classe pour que toute l’attention soit portée vers l’élève à l’avant. J’attribue des responsabilités aux élèves. Certains s’occupent du rétroprojecteur. D’autres du rangement des armoires. Ça permet aussi de gagner du temps en donnant des responsabilités aux élèves, ce qui est important dans une classe intensive. Et puis, ça les responsabilise et ils sont fiers de leurs responsabilités. Ce sont des acteurs de la classe tout comme l’enseignant. C’est leur classe.

J’utilise les personnages, le mime, l’humour, le théâtre, des histoires, les affiches, des projets… Tout ça me permet de faire fonctionner la classe. J’essaie toujours de mettre du concret et de l’humour dans ce que je leur enseigne, afin que ce soit plus facile pour eux de se rappeler les règles. J’ai même des étudiants qui reviennent me voir quelques années plus tard et qui me parlent des trucs que je leur ai donnés et dont ils se souviennent encore. Surtout, je tente de rentabiliser le temps des élèves. Ils ne doivent pas avoir le sentiment de travailler. Quand ils me disent qu’ils n’ont pas eu l’impression d’avoir travaillé une journée, c’est généralement parce que, au contraire, ils ont travaillé beaucoup, mais sans s’en apercevoir. Ils n’ont pas arrêté. Nous sommes toujours d’un projet à l’autre.

CRÉPAS : On vous présente comme quelqu’un de très engagé, autant au sein de l’école que dans la communauté. En quoi cette implication est importante pour vous? Influence-t-elle votre façon d’enseigner?

VITAL CÔTÉ : C’est vrai que j’en prends beaucoup. Je vais te parler des Amis d’Émile, un jeune garçon qui est malade et qui sera vraisemblablement dans ma classe dans deux ans. Sa sœur est dans ma classe présentement et je connais la famille. Quand j’ai lu dans le journal un article à propos d’une coiffeuse qui amassait de l’argent pour les Amis d’Émile, je me suis senti interpellé. J’ai donc discuté avec les gens de mon cycle afin de savoir s’ils étaient intéressés à faire quelque chose pour Émile. Ça me semblait inconcevable que l’école Saint-Pierre ne s’engage pas dans cette cause. Comme je m’y attendais, j’ai eu un très bon accueil de mes confrères, de mes consoeurs, du personnel de soutien et de la direction d’école. D’ailleurs, en passant, on a une direction extrêmement dynamique ici. J’ai le sentiment de terminer une carrière au sommet avec cette direction.

Donc nous avons organisé un encan de vélos, de l’improvisation, un souper hot-dog et les élèves vendent des travaux scolaires pour amasser des fonds. Il y a même eu une classe de 1re année qui a organisé un dodothon. Les élèves vont dormir à l’école, sous la supervision de l’enseignant et de parents, et ils se font payer pour chaque heure de sommeil. C’est génial! Le père d’Émile est aussi venu donner une conférence à l’école pour parler de la maladie de son fils. Tout ça permet aux élèves de s’organiser, de développer des projets, de s’impliquer. Je leur fais composer des messages de convalescence et d’encouragement pour Émile. Ça me permet de passer de la matière en français, de les faire fouiller dans le dictionnaire, d’établir des stratégies de correction. Tout peut être récupéré pour les apprentissages. Je rentabilise au maximum les événements autour en ce sens et je me passionne pour ce que nous allons faire ensemble.

Je suis également engagé dans différents comités pour le syndicat. Je suis aussi administrateur à la Caisse Desjardins, notamment au Fonds d’aide Desjardins en milieu scolaire où je m’implique beaucoup. C’est une fondation unique au Québec. Le personnel en éducation accepte de donner quelques dollars à chaque paye. L’intérêt sur l’argent amassé est retourné au milieu pour les projets dans les écoles, principalement pour les élèves en difficulté. Dans quelques années, j’aimerais que ce fonds ressemble aux grandes fondations américaines qui investissent des millions chaque année dans les écoles.

Les œuvres humanitaires me tiennent à cœur. Et puis, c’est essentiel pour un enseignant d’être humain, de s’intéresser à l’élève, à ce qu’il vit.

CRÉPAS : Est-ce important d’être appuyé par les parents dans la réussite éducative des jeunes?

VITAL CÔTÉ : Quand je rencontre les parents la première semaine de classe, je leur dis : « Si je ne suis pas votre héros, je ne ferai rien de bon avec vos jeunes. » L’image que les parents doivent donner de moi à leur enfant est importante. Si nous voulons que l’enfant réussisse, je dois être parfait à ses yeux, même si, évidemment, je ne le suis pas. J’invite les parents à m’appeler ou à passer me voir en cas de problème plutôt que de me critiquer devant leur enfant. Je leur rappelle également que leur enfant peut interpréter ce que je dis : « S’il vous rapporte quelque chose qui vous choque, venez d’abord vous valider auprès de moi. »

Quand on est parent, nos enfants sont des trésors. Je sais ce que c’est, j’ai des enfants moi aussi. Il faut respecter ça. Il y a donc une façon de parler aux parents de leur enfant. Il faut adopter une approche positive. Je commence toujours par parler des points forts du jeune, ensuite je leur parle des points à améliorer, en usant d’un maximum de tact. Le parent doit travailler en synergie avec l’enseignant. Lorsqu’un parent m’appelle et qu’il n’est pas content, je lui réponds toujours que je le comprends. Je place la discussion à un niveau plus neutre. Si le parent est fâché et qu’à mon tour je me fâche, ça ne réglera rien. Je leur dis que je ne suis pas parfait et que personne ne l’est. « Soyez indulgent. Je peux me tromper. Les élèves peuvent se tromper. Les parents peuvent se tromper. » Si personne ne se trompait, je n’aurais pas ma place dans la classe. Je n’aurais rien à enseigner. Je donne donc la permission aux élèves de se tromper comme moi je peux le faire. Ça balise les apprentissages. On peut tous cheminer, apprendre des choses et s’améliorer.

Source: Le bulletin de la persévérance scolaire #4

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