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Aménagement sans ménagement de nos forêts publiques

Jean Désy, professeur associé, UQAC - Ex-responsable du projet Forespoir
2007-10-03 11:43 - Commentaire d'opinion

- / LBr.ca / - Une journée durant, fin septembre 2007, j’ai arpenté des parterres de coupe d’une entreprise forestière bien connue dans la Haute Côte-Nord. Ai pris des notes et plein de photos, discuté sans arrêt avec mon guide, reboiseur et débroussailleur de métier depuis quinze ans. Le déclic: tenter de faire la part des choses entre les discours extrémistes de Greenpeace d’une part et du quatuor forestier régional d’autre part (entreprises, syndicats, politiciens et scientifiques de l’UQAC, mes ex-collègues). Je n’ai pas de réponse définitive, mais des images, des observations, des déductions, mais surtout des propositions à nous faire collectivement.

Arrêt sur images : les « multifonctionnelles » qui façonnent maintenant le paysage forestier industriel, remplacent majoritairement les fameuses « garettes » ou débusqueuses de l’époque. Elles arrachaient tout sur leur passage : tiges, branches et jeunes repousses en ramenant au chemin forestier une dizaine d’arbres entiers abattus à l’abatteuse-empileuse. Seule consolation : elles laissaient le champ libre à un reboisement sans obstacle.

De nos jours, les « multi » déshabillent l’épinette mature sur place et se servent de ses branches pour se confectionner un épais chemin de débardage qui restera en place…Résultat : si on sauve une regénération en place souvent incertaine (surtout composée de marcottes maigrichonnes dans l’épinette), on étouffe la regénération à venir sous un ou deux pieds de branches et des tonnes de résidus laissés sur place (petits bouleaux et peupliers en forêt mixte et même des résineux oubliés…). C’est du quart au tiers des parterres de coupe qui sont ainsi étouffés pour des décennies avant de repousser « naturellement », puisque le reboisement y est impossible sans l’intervention coûteuse d’une pelle munie d’un rateau qui fera de l’espace. Mais même alors, on ne pourra y planter qu’environ 1 200 tiges à l’hectare, au lieu des 2 000 à 2 200 sans ces branches et résidus. On parle alors de 35 à 45% de pertes de rendement!

Et cette regénération en place : Comment arrive-t-on à des taux de survie aussi bas que 20 à 30% après deux ans, (bien calculés par le système d’inventaire standard de cette entreprise), alors qu’immédiatement après la coupe, les taux avoisinent les 50%?: incompétence du premier mesureur ou stress post-traumatique des jeunes pousses après coupe dite « avec protection de la regénération et des sols », ou CPRS ? La question reste en suspens, mais se pose clairement sur les parterres de coupe visités. Et c’est sans parler des « rémanents » de coupe, soit les milliers de bouleaux de faible diamètre laissés sur place, condamnés à une mort lente, mais rendant quelquefois périlleuses les opérations ultérieures de reboisement.

Et la « protection des sols » : comment nier l’évidence d’une perturbation majeure des sols et du drainage naturel, alors que les ornières des multi créent des rigoles majeures sur les parterres de coupe en pente, entraînant une érosion sensible des sols, sans parler du chaos créé par l’ouverture des chemins, les chemins d’hiver en particulier? Oui, des « calvettes » préviennent les perturbations majeures créées par les chemins forestiers, mais pour les parterres, surtout en terrain accidenté…

Une voie d’avenir, la coupe-déchiquetage : Sans prétendre qu’elle résoudrait tous les problèmes, la transformation systématique sur place des résidus de branches déchiquetées et même des rémanents et gros résidus forestiers, permettrait de récupérer en grande partie:
• les déficits de possibilité forestière et d’allocation de coupe,
• les énormes espaces actuellement perdus pour le reboisement,
• des paysages après coupe pas mal moins navrants,
en plus de permettre, par une couverture complète et si possible uniforme de paillis forestier sur les parterres de coupe :
• de lutter contre l’érosion, la perte des sols et l’évapotranspiration,
• de produire un enrichissement de ces sols, fonction du type de copeau,
• de protéger la régénération actuelle et potentielle –avec toutes les précautions nécessaires lors du déchiquetage et du soufflage,
• de réduire considérablement les risques de feux de forêt,
• de regarnir à terme les coffres des entreprises et les poches des travailleurs. Mais comment?

Le couplage idéal d’une multifonctionnelle et d’une déchiqueteuse permettrait en effet de faire d’une pierre deux coups : la coupe de toutes les tiges commerciales et la récupération de tous les résidus forestiers. Ceux-ci prendraient deux directions possibles : le retour immédiat sur le parterre de coupe (la majeure partie) et le retour en ville (surtout les troncs de feuillus et les branches de résineux) pour alimenter :
• les usines de co-génération,
• les industries, commerces et institutions converties au chauffage au bois (à développer dans les prochaines années) + le marché des granules,
• les municipalités et entreprises horticoles (paillis ornemental),
• les villes et MRC en carbone, pour le compostage à grande échelle des matières résiduelles organiques récupérées.
• toute entreprise de 20 et 30 transformation du bois (panneaux agglomérés, poutres en lamellé-collé…), mais aussi des aiguilles et de la cellulose (production d’huiles essentielles et d’éthanol).

Les machines de ce type existent déjà, bien que peu courantes dans les opérations forestières. Les firmes européennes Vermeer et Brüks par exemple, en ont conçu de plusieurs types, autonomes et performantes sur les parterres de coupe. Pourquoi les entreprises Tanguay ne se lanceraient pas dans l’aventure, en partenariat avec les forestières d’ici, pour mettre au point un prototype révolutionnaire intégrant coupe, déchiquetage et épandage par soufflerie? Oui d’accord, les grandes distances de transport aux parterres de coupe rendent difficile ce que réclament les actionnaires, soit la rentabilité à court terme, rarement compatible avec les longs cycles de la nature (des décennies). Une institution à leur service, comme le FÉRIC (Institut canadien de recherches en génie forestier), est cependant l’organisme à consulter pour aller rapidement de l’avant dans ce dossier. Ou encore Cyclofor de La Sarre, déjà en opération dans le nord de l’Ontario, et qui recupère les résidus forestiers pour divers usages de valorisation.

Conclusion : de ce que j’ai vu, rien ne me permet de croire que notre industrie a vraiment révolutionné ses pratiques d’aménagement forestier, tant aux plans écologique qu’économique. Mais j’ai peut-être vu le pire, bien qu’on puisse aisément extrapoler les impacts des technologies, qui se ressemblent beaucoup…Je sais par ailleurs que des alternatives expérimentales se préparent ici et là, qui rejoignent davantage les exigences de la norme AFD (Aménagement forestier durable), moins contraignantes que la norme FSC (Forest Stewardship Council) réclamée par Greenpeace. Quand Abitibi-Bowater affirme « que 99,4% des terres boisées qui relèvent de notre responsabilité (15,8 M d’ha) sont certifiés selon les normes rigoureuses d’AFD, CSA ou SFI », c’est sans doute exact pour elle et pour bon nombre d’autres forestières et papetières oeuvrant sur nos forêts. Mais ça ne se voit guère, avec la meilleure volonté du monde. Non seulement les résultats sont très déprimants dans leur laideur, mais ça apparaît illogique et non rentable!

Par ailleurs, la stratégie coup de poing de Greenpeace pour faire passer la norme FSC dans la gorge des papetières et de leurs clients ne tient pas pour autant la route. Pour ces militants de l’extrême, la fin justifie les moyens, sans égard aux contextes économiques et sociaux souvent dramatiques dans lesquels s’inscrit leur stratégie. On tire d’abord, on négocie (quelquefois) ensuite : le monde à l’envers! En contrepartie, le Conseil de l’industrie forestière du Québec a trouvé en Greenpeace un bouc émissaire parfait pour faire oublier qu’avec la complaisance de l’État, elles sont les premières responsables de la crise actuelle!

Bref, tentez vous-même l’expérience d’une sortie sur le terrain, incognito et avec un forestier honnête et…vous m’en donnerez des nouvelles!

Jean Désy, professeur associé, UQAC - Ex-responsable du projet Forespoir

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